Nestlé Waters : symbole de l’irresponsabilité juridique des entreprises

En 1974, un rapport de l’ONG War on Want intitulé « The Baby Killer » accuse directement l’entreprise Nestlé d’être responsable de la mort de nourrissons. Le rapport met en cause des pratiques commerciales agressives : marketing trompeur, distribution d’échantillons gratuits, vendeuses habillées en blouse blanche pour donner une image médicale et surtout une incitation à remplacer l’allaitement par du lait en poudre. Mais cette poudre devait être mélangée avec de l’eau, trop souvent non potable dans les pays concernés. Les conséquences étaient prévisibles. Des centaines de milliers d’enfants en sont morts.

Une pochette de rapport de War on Want intitulée « The Baby Killer », montrant une illustration d'un bébé dans un biberon, dénonçant les dangers des laits en poudre dans le monde en développement.

À l’époque, il est difficile de mesurer précisément l’ampleur du phénomène. Mais en 2018, une étude scientifique est venue chiffrer ce désastre : les pratiques de Nestlé auraient provoqué à elles seules une surmortalité estimée à 212 000 nourrissons rien que pour l’année 1981.

Même sans ces chiffres, l’opinion publique se saisit du sujet et lors d’un débat houleux en Suisse, des étudiants interpellent le patron de Nestlé, lui répond « Je suis pour certains d’entre vous un monstre qui exploite, qui ment… ». Il nie toute responsabilité dans ce scandale. 

Alors d’avantages d’ONG et d’Églises anglo-saxonnes s’en mêlent, elles organisent un boycott massif. L’affaire prend une telle ampleur que Nestlé doit s’expliquer devant le Sénat américain en 1978. Mais plutôt que de reconnaître ses torts, l’entreprise adopte une ligne de défense agressive : elle se présente comme victime d’une coalition religieuse qui chercherait à affaiblir la liberté d’entreprendre. Cette posture, accueillie par les rires, montre surtout que Nestlé choisit de défendre son image.

A la marge, certaines méthodes de marketing ont évolué après ce scandale. Mais les décès liés à la contamination de l’eau et à l’usage du lait en poudre ont continué. L’étude de 2018 estime qu’entre 1960 et 2015, ce sont 10,9 millions de nourrissons qui ont succombé à ces conditions d’alimentation. L’entreprise Nestlé de son côté conteste la méthodologie, mais elle doit également répondre à une autre polémique. En 2023 : l’ONG suisse Public Eye révèle que les aliments pour bébés vendus dans les pays pauvres contiennent davantage de sucre que les produits commercialisés dans les pays riches. 

Ces scandales ne sont pas isolés. Il révèle au contraire une mécanique profonde : l’économie moderne confère aux entreprises une « responsabilité limitée ». Ce principe juridique, parfois obscur, est au cœur du capitalisme contemporain. On le retrouve partout, dans les sigles des sociétés anonymes ou à responsabilité limitée, dans les appellations LLC, GmbH ou SARL. 

Alors, la responsabilité limitée est-elle une protection juridique nécessaire ou juste une manière pour les entreprises de devenir partiellement irresponsable ?

Comme le disait Milton Friedman, économiste militant pour cette responsabilité limitée, « une grande erreur est de juger les politiques et programmes par leurs intentions plutôt que par leurs résultats ». C’est avec cette phrase en tête que nous avons travaillé sur cette enquête vidéo.

Pour aller plus loin :

Baby Killer / allaitement & mortalité infantile
Le rapport The Baby Killer (War on Want, 1974)
https://waronwant.org/sites/default/files/THE%20BABY%20KILLER%201974.pdf
https://waronwant.org/resources/baby-killer

Audition au Sénat américain (1978) – marketing du lait infantile
https://www.youtube.com/watch?v=ME6U-zIv6SA

Débat Suisse avec le patron de Nestlé
https://www.rts.ch/play/tv/en-direct-avec/video/un-debat-tres-vif?urn=urn:rts:video:3755258

Série The Lancet / marketing des laits infantiles (2022–2023)
https://www.who.int/news/item/08-02-2023-experts-call-for-clampdowns-on-exploitative-formula-milk-marketing-in-new-lancet-series

Public Eye – sucres ajoutés dans l’alimentation infantile des pays à revenu faible/moyen
https://stories.publiceye.ch/nestle-babies/
https://www.publiceye.ch/en/media-corner/press-releases/detail/sugar-for-nestle-not-all-babies-are-equal

Biographies/archives Nestlé
https://www.nestle.com/sites/default/files/asset-library/documents/about_us/henri-nestle-biography-fr.pdf

Guillaume Vuillemey
CEPR/SSRN (discussion paper) : https://ssrn.com/abstract=3696374

Démantèlement des navires en Asie du Sud
https://www.lemonde.fr/planete/article/2023/09/28/au-bangladesh-les-vieux-navires-continuent-a-etre-demanteles-dans-des-conditions-desastreuses_6191324_3244.html

Nestlé Waters / « eaux minérales » filtrées (France)
Commission d’enquête du Sénat (vidéos & CR)
https://www.youtube.com/watch?v=M07r4pryblw&t=4677s
https://youtu.be/dbT10jdVqiQ?t=95
https://youtu.be/JH7TCLO8st8
https://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20250512/ce_eaux.html

Reportages et analyse
RTS – « Scandale de l’eau minérale : Nestlé sur la sellette » :
https://www.rts.ch/play/tv/a-bon-entendeur/video/scandale-de-leau-minerale-?urn=urn:rts:video:b5a5cff6-ba29-37f4-9e75-b975b9d35c41

Comparatifs/prix & définitions (minérale/source/robinet)
UFC-Que Choisir – guide : https://www.quechoisir.org/guide-d-achat-quelle-eau-boire-n4855/

Affaire Buitoni (E. coli) – filiale Nestlé
Autorités FR (rappels/communiqués)
Ministères (DGS/DGCCRF) – CP 30/03/2022 :
https://sante.gouv.fr/IMG/pdf/cp_shu_-300322_dgs__dgccrf-spf.pdf

Santé publique France – rappel Fraîch’Up
https://www.santepubliquefrance.fr/presse/2022/cas-graves-de-syndrome-hemolytique-et-uremique-shu-chez-l-enfant-retrait-rappel-preventif-de-lots-de-pizzas-surgelees-fraich-up-de-la-marque

Rapport d’activité DGCCRF (contexte 2022)
https://www.economie.gouv.fr/files/files/directions_services/dgccrf/dgccrf/rapports_activite/2022/ra-dgccrf-2022.pdf

Milton Friedman
Open Mind (PBS), “Living Within Our Means” (1975)
https://www.thirteen.org/openmind-archive/public-affairs/living-within-our-means/
Free To Choose Network – extrait “bureaucracy”
https://www.youtube.com/watch?v=ViAT1TxhBk4

Article précédent

L'argent est bel et bien magique !

Article suivant

Aides publiques : l’État verse-t-il vraiment 211 milliards d’euros aux entreprises ?

Articles Similaires