L’ARGENT MAGIQUE : QUI VEUT TUER LES SERVICES PUBLICS ?

Nos services publics sont en danger ! En France, le discours public menaçant de couper la bureaucratie inutile, les fonctionnaires fainéants ou les institutions inefficaces se font de plus en plus présents, et possiblement de plus en plus populaires alors que certaines études montrent que les français sont de moins en moins satisfaits par leurs services publics. Alors, devrions-nous suivre la voix de Trump et de Milei, et réduire la place du public dans notre économie ? Réponse dans ce nouvel épisode de Argent magique avec Heu7reka et StupidEco.

INTRO

Intro : 

G – T’aurais pas une tronçonneuse que t’utiliserais pas par hasard ?

M- Une tronçonneuse ? Pour quoi faire ?

G – Ou sinon une hache ? Un sécateur à la limite ? C’est vrai que c’est moins cher mais ça fera pas le même effet.

M – Et ben alors… Qu’est-ce qui t’arrive ? T’es dans un délire jardinage en ce moment ? 

G – Nan mais c’est pour faire un cadeau à Kasbarian. Tu sais l’ancien ministre de la Fonction publique, de la Simplification et de la Transformation de l’action publique… (Pfff mais qui choisit les noms des ministères ?)

M – Ah… Pour qu’il attaque les services publics à la tronçonneuse c’est ça ?

G -Oui voilà ! Référence à Milei, en Argentine

M – Ben c’est limite plus marrant si tu lui offres un sécateur justement ! 

  1. Actualité

M – Vous l’avez vu en novembre, Donald Trump a été réélu aux Etats-Unis pour une prise de pouvoir fin janvier, et dès son élection, il a annoncé que son grand ami Elon Musk allait diriger une instance toute fraîchement créé pour lui : Celui de l’efficacité gouvernementale, dont l’acronyme en anglais fait “Doge”, en référence à sa crypto monnaie préférée. 

G – Cette décision de nommer un homme d’affaire pour gérer “l’efficacité gouvernementale”, a pas mal marqué la presse et l’opinion publique.  D’autant plus que la philosophie dernière les cryptomonnaies c’est quand même d’échapper au contrôle de l’Etat et d’un système bancaire réglementé. 

M – Dans une tribune au Wall Street Journal, Elon Musk et Vivek Ramaswamy, autre entrepreneur américain conservateur qui va codiriger le Doge,  ont écrit une tribune pour expliquer leur plan pour réformer le gouvernement : réduire le rôle de l’Etat fédéral, via des réductions d’effectifs, avec un accompagnement pour aider les fonctionnaires à passer du public au privé, et des réductions de dépenses, notamment dans l’audiovisuel ou des services jugés “progressistes” comme le planning familial. 

Discours de Elon Musk lors du meeting de Donald Trump au Madison Square Garden (27/10/2024)

1:09 : “how much do you think we can rip out of this wasted $6.5 trillion Harris Biden budget? Well, I think we can do at least two trillion. Yes, two trillion. I mean, at the end of the day, you’re being taxed, you’re being taxed. All government spending is taxation. So whether it’s direct taxation or all government spending, it’s either becomes inflation or it’s direct taxation. Your money is being wasted and the department of government efficiency is going to fix that.”

G – Couper 2 milles milliards de dollars, sur les 6 milles milliards de budget annuel, c’est énorme ! Après faudra voir si le congrès américain acceptera la proposition mais bon l’intention est très claire. Avec un tiers de budget en moins, le projet c’est pas de rendre les services publics plus efficaces, c’est d’en réduire le champ de compétence.

M – Ces promesses de coupes budgétaires et de services publics nous rappellent évidemment un autre chef d’Etat élu ces dernières années, dont vous avez du voir certaines des *subtiles* mises en scène.

Septembre 2023 – La Plata, Argentine

Milei – Président Argentin, lors de sa campagne présidentielle

M – La tronçonneuse pour couper dans les dépenses publiques. Et effectivement depuis son investiture en décembre 2023, il y a a peine un an, il a supprimé plus de 33 000 emplois publics, fermé des organismes d’Etat, dont une dizaine de ministères comme le ministère des femmes, ou bien l’institut contre les discriminations, gelé les chantiers publics, supprimé des subventions (dans l’énergie, les transports…), réduit les financements aux provinces, etc.

Août 2023

Milei – Président Argentin, lors de sa campagne présidentielle

0:34 : “Ministerio de ambiente y desarrollo sostenible afuera ! Ministerio de las mujeres y  género y diversidad afuera ! Ministerio de Obras Públicas afuera ! Aunque te resistas,  vamos a seguir por acá”

“ Ministère de l’environnement et du développement durable, dehors ! Ministère des femmes, du genre et de la diversité, dehors ! Ministère des travaux publics, dehors! Même si tu résistes, on continue par là”

L’idéologie anti-services publics

G – Là comme ça, on pourrait simplement dire que Milei et Trump sont dans le même délire ultralibéral mais on va essayer de préciser un peu. L’idéologie libérale s’est construite sur l’idée de marché efficace. Puisque les riches le sont grâce au marché, et qu’ils veulent le rester, ils ont besoin d’une idéologie qui leur permet de justifier leur statut. Ils s’imaginent donc – théories mathématisées à l’appuie – que le marché les a rendu riches parce qu’ils le méritent, le marché ne sélectionnant que les meilleurs, les plus efficaces, ceux qui créent le plus de richesses… Blablabla… 

Men in Black (1997)

“Les meilleurs des meilleurs de meilleurs monsieur”

M – Une fois qu’on sait que la loi du marché est sacrée, une question se pose : qu’est-ce qu’on fait de l’État ? Est-ce qu’il doit se cantonner aux fonctions régaliennes : Police, justice, armée. Est-ce qu’on le charge aussi des grands réseaux d’infrastructure : Routes, ponts, chemins de fer, eau, électricité ? Est-ce qu’on le laisse contrôler sa monnaie ? Est-ce qu’on lui confie l’éducation et la santé ? Est-ce qu’on le charge aussi de redistribuer un peu les revenus via des subventions, des allocations ou des aides ? Et est-ce qu’on le laisse peut-être prendre le contrôle de certaines entreprises industrielles qu’on pense stratégiques ?

G – Selon Barbara Stiegler ou encore Pierre Dardot et Christian Laval , le courant de pensée néo-libéral répond à ces questions en disant que l’État doit être un arbitre au service du marché et de la concurrence.

M – Donc l’état définit les règles et arbitre le match mais il ne joue pas… Ou le moins possible. Mais ça ne veut pas dire que l’État a un tout petit budget. Parce que arbitrer un jeu aussi complexe que l’économie d’un pays, ça signifie mettre son nez un peu partout. En effet, les néo-libéraux pensent que les marchés en concurrence ne sont pas naturels, il faut les fabriquer via des cocktails subtils de réglementations, de subventions, de taxes et même de services publics. 

G – Selon cette définition, Milei n’est pas un néolibéral comme le serait un Macron par exemple. Le président argentin se définit plutôt comme anarcho-capitaliste, un courant de pensée qui a pour objectif de carrément supprimer l’État. Donc : hôpitaux privés, écoles privées, infrastructures privées… Police privée – payée par les riches… ou éventuellement des milices armées formées par les habitants… justice privée – on laisse les gens passer des contrats entre eux, chacun définit ses propres lois… 

M – En théorie :  si tu veux vendre tes enfants ou tes organes ?! C’est ta propriété… T’as le droit.

Centro de Estudios Cruz del Sur (14/03/2019)

“Viva la libertad carajo”

G – Finalement, la loi sacrée des anarcho-capitalistes c’est pas la concurrence parce qu’en vrai, dans leur système, les plus riches finiraient par arriver à la tête de monopoles comme le mentionne l’un de leurs membres : Peter Theil . Et c’est un peu le problème de L’anarcho-capitalisme, c’est un voyage direct vers le féodalisme. Pour eux, ce qui compte avant tout, c’est : la propriété privée. C’est ça qui est sacré.

M – Après en pratique, Milei au pouvoir n’est pas vraiment anarcho-capitaliste. On le voit sur ce graphique qui montre l’évolution des budgets des différentes administrations publiques en Argentine. Il a coupé à mort côté recherche et social, par contre côté sécurité pas autant… Faut pas déconner… Et puis les “renseignements intérieurs” ont un budget qui a doublé… Signe que Milei trouve quand même un intérêt à l’état. (Celui de contrôler les argentins)

G – Bon et Trump dans tout ça ? Est-ce qu’il est comme Milei ? Et ben on dirait bien que non. Milei est un prof d’économie qui pense en théorie, alors que Trump et sa clique sont des hommes d’affaires qui font ce qui leur semble logique à eux. Ce sont des gens qui n’aiment pas quand l’état met son nez dans leurs business sauf quand ils peuvent en tirer du profit. Donc Trump il veut d’un côté des tarifs douaniers, ce qui signifie un contrôle de l’économie par l’État, parce qu’il pense que c’est un outil qui peut protéger les profits des businessmen américains, et de l’autre un DOGE pour réduire les services publiques qui sont vu comme des freins au profits des businessmen américains.

L’anarcho-capitalisme arrive en France ?

M – Alors, nous en France, on pourrait voir tout ça de loin et penser qu’on y est pas encore. On est attaché à nos services publics nous, on aime l’État, Hein ?

RMC – les Grandes Gueules (18/11/2024)

Olivier Truchot – Journaliste 

0.05 : “vous êtes fait remarquer dernièrement puisque vous avez félicité Elon Musk le milliardaire américain qui vient d’être nommé par Donald Trump pour tailler dans les dépenses public vous avez tweeté en anglais je me réjouis de partager avec vous les meilleures pratiques pour faire face à l’excès de bureaucratie réduire les les lourdeurs administratives et repenser les organisations publiques au bénéfice de l’efficacité des agents publics”

M – Kasbarian, au moment de ce… twiX, il est Ministre de la Fonction publique,

G – Et de la Simplification et Transformation de l’action publique ! 

M – Et il se justifie en disant qu’évidemment il n’a pas envie de copier coller ce qui se fait aux Etats-Unis, par contre….  

RMC – les Grandes Gueules

Kasbarian – Ministre de la Fonction publique, de la Simplification et de la Transformation de l’action publique

1:11: “par contre je pense qu’il est intéressant de regarder ce qui se passe aux États-Unis en terme de simplification administrative et regarder parce que la France n’est pas dans un igloo toute seule “

G – Attend de quoi ?!… Un igloo ? 

M – Bah oui, un igloo c’est connu, mais chut laisse le finir

et on a besoin de regarder ce qui se fait partout dans le démocratiser bien sûr parce que j’ai l’objectif, le gouvernement a l’objectif de débureaucratiser simplifier à tous les étages facil la vie des Français et des agents bien évidemment et donc c’est quand même intéressant de regarder ce qui se passe en dehors de notre pays pour regarder ce qu’il se fait”

G – Donc si j’ai bien compris, il faut que la France se débureaucratise l’igloo. 

M – Oui c’est ça

G – (je fais une tête chelou)

M – Sauf qu’on rappelle que le projet politique de Trump et Musk c’est pas juste de couper deux trois procédures administratives un peu lourdes, c’est de couper le budget de l’Etat d’un tiers, c’est un vrai processus de démantèlement de l’action publique ! 

G – Et c’est évidemment pas le seul politique à souhaiter un Etat moins présent, c’est la droite française jusqu’à ses extrêmes qui paraît convaincue. 

Eric Ciotti 

2:49:01 : “c’est aussi un budget, incapable de faire des économies. Un budget qui n’a exprimé aucune volonté de réduire le périmètre d’un Etat devenu envahissant, paralysant, pour tous ceux qui veulent innover, entreprendre, inventer, dans notre pays.  Un budget qui est incapable de supprimer, de diminuer même, les agences que vous avez cité, que vous avez rappelé par centaines : OFP, ADEME. autant d’organismes dont la seule raison d’être est de dépenser et d’empêcher les français de travailler. Vous n’avez pas voulu porter atteinte aux dépenses somptuaires de ces organismes, comme s’attaquer, au mille feuille territorial, et notamment a ces métropoles inutiles comme dépensières.”

M – Donc quand bien même on n’a pas encore un homme politique français qui brandit une tronçonneuse en plein meeting, la question du rôle et des missions des institutions publiques se pose en France. 

  1. Constat sur nos services publics

La France n’est pas plus « public » que les autres

G – Bon, alors allons-y, essayons d’analyser ça : faut-il réduire l’action de l’État ? Est-ce que nos services publics déconnent ? Le premier angle d’analyse, on l’entend sur tous les plateaux, c’est de rappeler que la France est numéro 1 mondial de la dépense publique.

M – Si on dépense autant c’est bien qu’on des assistés de la vie… Et qu’il faut sortir la tronçonneuse ! 

Septembre 2023 – La Plata, Argentine

Milei – Président Argentin, lors de sa campagne présidentielle

G – Sauf que, d’abord NON, on est pas réellement les numéro 1 de la dépense publique, enfin, pas au sens où on pourrait le comprendre au premier abord. On est plutôt les numéro 1 de la redistribution. C’est pas pareil !

M – Eh oui ! Et puis de toute façon l’indicateur des dépenses publiques ne permet pas de faire des comparaisons internationales. Parce que quand on fait la somme, on double-compte plein de trucs.

G – Petit exemple : le ministère des armées paie des cotisations pour les retraites des militaires. Mettons que ça corresponde à 10 milliards. Les 10 milliards tombent dans la poche de la sécu, qui les verse aux pensionnaires. Et ben en faisant bêtement la somme des dépenses publiques, on va compter deux fois les 10 milliards. Une fois au budget du ministère des armées et une fois au budget de la sécu. Si vous voulez plus de détails sur cette histoire j’ai fait une vidéo sur ma chaîne.

M – Le vrai bon indicateur pour mesurer le niveau d’intervention NET d’un état dans son économie c’est ce qu’on appelle “la part de la demande publique”. En France, cette part est à 27%, complètement alignée sur celle des Pays-Bas, de la Finlande ou du Danemark, et derrière les 30% des vrais champions de la dépenses publique : la Suède et la Norvège.

M – Ca veut dire que la France n’est pas un alien des dépenses publiques, par contre c’est vrai que l’on redistribue beaucoup, notamment parce que quasi 100% des retraites passent par les caisses de la sécu alors que chez les autres ça passe par des fonds de pensions privés donc c’est comptabilisé comme une dépense privée.

Les avantages du publiques

G – Bref, tout ça pour dire que si tous les pays riches interviennent tous à peu près au même niveau dans leurs économies, c’est peut-être pas par hasard ? P’t’-être que c’est parce que ça sert vraiment à quelque chose ?

M – En fait ça fait même consensus que la gestion par le public peut être bien plus efficace que par le marché. Le plus évident c’est dans des conditions de monopole naturel. Quand une entreprise dépend d’un réseau, donc de tuyaux pour transporter de l’électricité, des personnes, de l’eau, du pétrole ou tout autre chose, alors il est moins cher et plus efficace de construire 1 seul tuyaux et d’essayer de l’utiliser à fond plutôt que de mettre plusieurs entreprises en compétition et de se retrouver avec 3 tuyaux en parallèle.

G – Un des exemples de ça, c’était le nombre d’entreprises de transport en commun dans les années 1900. Une ville pouvait avoir plusieurs lignes de trains, plusieurs gares, et plusieurs compagnies de bus, de tram ou de métro. On se retrouvait avec des réseaux qui ne communiquaient pas bien ensemble et qui inévitablement avaient des difficultés à devenir rentables. Certaines boîtes faisaient faillite, d’autres se faisaient racheter, et au final ça se terminait en monopole privé. 

M – Aujourd’hui, dans presque toutes les villes, c’est le public qui organise ces services, mais poussé par une idéologie néo-libérale, on voit apparaître ici et là des projets de transports privés qui oublient un peu cette histoire. Comme l’OrlyVal à Paris par exemple : une ligne privée ouverte en 1991 qui a vite fait faillite et est désormais gérée par le public.

G – Mais le service public ce n’est pas utile que pour faire rouler des trains et économiser des tuyaux, c’est aussi un élément incontournable pour créer un environnement qui permet la prospérité de toutes et de tous. Si le budget d’éducation public des États les plus riches se compte en milliards ce n’est pas un hasard. Beaucoup d’entreprises ont besoin d’employés sachant lire et écrire, mais aucune d’entre elles n’a vraiment d’intérêt à financer l’éducation d’un enfant de 5 ans. En tout cas pas sans pouvoir lui faire signer un contrat d’embauche contraignant dès le CP. Ou alors c’est les parents qui se charge de payer pour l’éducation de leur enfants, mais que se passe-t-il s’ils n’ont pas les moyens ? Bref, le public est la solution la plus efficace pour organiser l’éducation. 

M – Dans le domaine de la santé aussi ça fonctionne très bien ! Le marché des médicaments c’est une grosse foire international, avec des laboratoires qui valent des milliards et qui ont littéralement le pouvoir de vie et de mort avec leurs molécules. C’est là que ça devient utile d’avoir un monopole public. 

G – D’un côté vous avez le négociateur du privé (costard à 1 000 dollars, Rolex…) qui cherche à négocier l’insuline à 100€ pour ses 50 000 clients. 

De l’autre le fonctionnaire du Réseau des Acheteurs Hospitaliers (pull en laine à coudière, flik flak). Sauf que lui il pèse 68 millions de patients. Donc quand il dit que le prix de l’insuline ce sera 9€ et ben se sera 9€ 

M – Et pour finir d’enfoncer le clou, vous savez qu’aux états-unis ils ont un système de santé essentiellement privé. Et ben surprise : par personne, ça leur coûte deux fois plus cher qu’en France pour des résultats dégueulasses ! Inégalité d’accès aux soins plus importante, mortalité infantile plus importante, espérance vie plus faible et meurtre de CEO en prime… Bref, c’est pas glorieux.

G – Du coup tant qu’à tronçonner des trucs, autant chercher à couper la barre du graph qui dépasse quoi !

Histoire des services publiques français 

M – Donc les services publics peuvent être indispensables, ultra efficaces, meilleurs que le privé et en plus de ça , comme le disait Jaurès : “le service public, c’est le patrimoine de ceux qui n’en ont pas ». Ce qui ne veut pas dire que tout est parfait en France. Et pour le comprendre, il faut revenir un peu en arrière. 

[On regarde vers le haut tous les deux]

[Transition Flashback en mode sitcom]

G – Pour faire simple, les services publics “à la française” datent de 1945. La mode à l’époque c’est 1/ le communisme et les syndicats et 2/ la planification et l’entreprise nationale de service publique. Côté coco et syndic, eux vont pousser pour avoir une sécurité sociale dont la gouvernance est assurée par les travailleurs eux-même, pas les politiques, ni les patrons. Donc : Qu’est-ce qu’on rembourse ? A quel niveau on met les cotisations ? Ce sont les travailleurs qui décident. C’était une jolie initiative mais aujourd’hui ça ne marche plus du tout comme ça. Les patrons et surtout l’état ont mis la main sur la gestion de la sécu. Autre élément : les gauchistes de 45 cherchaient créer une alternative au statut d’employés soumis à son patron qu’on trouve dans le privé. Donc quand on est fonctionnaire, on est rémunéré en fonction de son grade plutôt que de sa mission et on a un emploi à vie. Le but c’est de permettre une émancipation du travailleur vis à vis de sa hiérarchie. Parce qu’on a été traumatisé par les agents du service public qui obéissaient gentillement à Pétain pendant l’occupation.

[Fin du Flashback à la sitcom]

M – Voilà pourquoi nos fonctionnaires ont un statut particulier encore aujourd’hui ! Sauf qu’en fait ils ont aussi un devoir de réserve qui dans les faits les empêche de pouvoir librement donner leur avis. Et aussi parfois… ils exercent leur “pouvoir” plutôt sur les usagers. Bon courage pour te plaindre d’un contrôle de police ou d’une demande de remboursement de trop perçu de la CAF.

G – Cela dit attention à ne pas généraliser ! Déjà “les fonctionnaires” ca regroupe plein de métiers et de grades différents, on a tendance à en parler comme si c’était un emploi homogène alors que pas du tout. Ensuite la réduction des effectifs et des moyens dans les services publics ça crée des frustrations pour nous les usagers, mais aussi pour les fonctionnaires qui sont les premiers a en pâtir. Et enfin beaucoup de services publics sont assurés par des entreprises privées aujourd’hui. Après ça dépend des municipalités mais le ramassage des ordures, les travaux de voirie, l’entretien du réseau d’eau… C’est pas forcément des fonctionnaires qui font ça. 

M – Oui et dans ce cas on parle de personnes qui ont des contrats de travail comme vous et moi. 

G – Bon et puis sinon, deuxième élément des services publics “à la française” : la planification par les hauts-fonctionnaires. Certes, aujourd’hui on n’a plus autant d’entreprises publiques qu’avant.

M – Ah bah ça ! A partir des années 80 c’est l’hécatombe ! Saint-Gobain (86), Paribas (87), TF1 (87), Suez (88), Renault (90 – 96), Elf (92), Rhône-Poulenc/(Rone Poulainque) (93), France Télécom (97-04), Air France (99), Thomson (00), EDF (05), GDF (05), Safran (13), Airbus (14)…

G – Oui bon, y a une page wikipédia dédiée… Vous pouvez aller voir si ça vous intéresse. Le truc important à retenir c’est qu’on a gardé le côté “service public qui vient d’en haut” de cette époque. Le service public à la Française c’est très paternaliste. Parce que ça a été en partie pensé par des hauts fonctionnaires ingénieurs issus de polytechnique qui étaient persuadés de savoir mieux que personne ce dont la population avait besoin. Le problème du paternalisme, c’est que ça peut très bien se passer si papa est bienveillant… Mais comme il est tout puissant, s’il abuse de son pouvoir… Ben…

M – C’est ça qui explique en partie une certaine hostilité vis à vis de nos services publics. Plusieurs enquêtes et baromètres montrent que l’avis des Français et Françaises n’est pas bien positif, voire même se dégrade. Certaines démarches sont compliquées, peuvent carrément dé-inciter de demander des aides auxquelles on aurait pourtant droit ! Et parfois on est même pas au courant qu’on à droit à quelque chose tellement le système est opaque. Du coup le taux de non recours pour certaines prestations sociales, c’est plus de 30%. 30% de personnes qui ne réclament pas ce qui leur est dû.

G – En plus de ça, le poids de l’histoire c’est aussi des institutions publiques bien poussiéreuses. Certaines  ont été créées en 1635 et on peut sérieusement douter de leur intérêt… N’est-ce pas l’académie française ? Hein ? Un dictionnaire en 40 ans et une gestion des budgets d’amateurs. Ah bah ça bosse dis donc!?

M – On peut aussi évoquer les statuts de professeur agréés  mis en place par Napoléon. L’objectif à l’origine c’était de se créer une nouvelle caste de serviteurs de l’État qui lui étaient loyal. Bien que l’éducation nationale ai enchaîner les réformes et dépend de plus en plus de contrats précaires, le statut à survécu et permet après un concours élitiste, de faire le même boulot que ses collègues mais en bossant moins et en étant mieux payé

G – Pourquoi on a gardé ça ? Si c’était créé aujourd’hui, ça pourrait être vu comme une manœuvre anti-syndicale : créer différents statuts basés sur des critères discutables pour diviser le personnel. 

  1. Quelles solutions  ? 
  1. Les solutions de nos politiques

M – Tout ça pour dire qu’il est nécessaire et important de pouvoir critiquer les services publics, parce que ce sont des organisations humaines comme les autres. Elles peuvent devenir obsolètes, être corrompues, travailler contre l’intérêt général ou abuser de leur pouvoir mais…  Il faut bien garder en tête que peu importe ces critiques, un grand nombre de ces services publics sont indispensables à notre prospérité collective.  Les Musk, Kasbarian ou autres Ciotti qui préconisent de réduire le champ d’action de l’Etat à presque zéro, ne le font clairement pas dans l’intérêt du plus grand nombre. 

Journal de TF1 – avril 2018 

donc faut pas raconter non plus des… des carabistouilles à nos concitoyens hein

G – En fait l’enjeu c’est surtout d’avoir des services publics bien financés, efficaces et bien organisés. On a vite fait d’opposer le public au privé mais en vrai, la gestion publique peut prendre des formes multiples ! Réformer les services publics, ça ne veut pas forcément dire les privatiser ou leur couper les vivres.

M – Parce qu’il y a des enjeux de long terme, qui vont nous demander des gros efforts collectifs et coordonnés. C’est par exemple l’adaptation de notre système économique au vieillissement de la population qui pèse sur nos systèmes de santé, ou bien au changement climatique. Par exemple : pour répondre à la crise du logement tout en prenant en compte la question climatique, on a besoin de mettre l’accent sur la rénovation des bâtiments existants plutôt que sur la construction, pour éviter l’étalement urbain et l’artificialisation des sols.

G – Bon mais la politique de logement depuis les années 80 c’est des réductions d’impôts pour des boîtes privées. Politique de l’offre : pour les entreprises plutôt que pour les gens. C’est complètement néolibéral. Ça donne des boîtes qui construisent des nouveaux bâtiments dans des périphéries urbaines qui s’étendent toujours plus (ce qui au passage nous rend encore plus dépendant à la voiture alors qu’il faudrait favoriser le vélo et la marche) et qui font grimper les dividendes plutôt que baisser les prix. Et ces politiques sont difficiles à remettre en question parce que toute une industrie s’est construite dessus. 

M – Ce constat est porté par le collectif “nos services publics” – qui regroupe 600 fonctionnaires et contractuels attachés à leur métier mais qui souffrent des conséquences de cette mauvaise gestion. Ce collectif publie depuis 2023 un rapport sur l’état des services publics qui est vraiment passionnant. Pour les plus téméraires – on vous met le lien en description. 

G – Une des solutions envisageables pour mettre à jour nos institutions c’est de trouver des systèmes alternatifs de gouvernance. Par exemple, face au problème de la logique électoraliste et de nos technocrates biberonnés à l’idéologie néolibérale, on pourrait utiliser davantage les conventions citoyennes : on tire au sort des citoyens français, représentatifs de la population (des jeunes, des vieux, des ouvriers, des cadres, des hommes, des femmes…). On démarre par une phase d’apprentissage du sujet avec des auditions d’experts et expertes. Ensuite, par rapport à leur connaissances et leur vécu, les citoyens débattent, se font un avis et proposent des lois.

M – Clairement en France, avec la convention pour le climat, la mise en place à été désastreuse. Mais ça ne veut pas dire que ce type d’outil ne peut pas être utilisé pour réformer des services publics.

Administration indépendante 

G – Autre exemple : pour limiter la toute puissance des monopoles de services publics, on peut chercher à se doter de mécanisme de protection. Donc de fabriquer de toute pièce un contre pouvoir. L’exemple qu’on peut donner c’est celui de l’ASN et de l’IRSN. Les organismes de contrôle des activités nucléaires en France.

M – Bah oui parce que le nucléaire c’est : EDF (le proprio), Orano (le combustible), Bouygue (la construction) et Alstom (les turbines). Des grosses boîtes bien puissantes, bien orientées “profits”, sans vraiment de concurrence et sur un secteur d’activité super technique où l’erreur n’est pas permise. Donc pour protéger les utilisateurs, pour s’assurer qu’on a des centrales sûres et bien conçues, on a créé des institutions indépendantes remplies d’experts qui effectuent des contrôles. Et on leur a donné le pouvoir d’accorder les licences, de coller des amendes, d’exiger des travaux etc.

G – Et voilà ! Mais elle est l’où l’administration indépendante qui peut tordre le bras de l’URSSAF au nom des usagers quand elle abuse ! Ou celle qui va forcer l’éducation nationale à rénover ses bâtiments délabrés ! En gros, comment on s’assure que les pouvoirs : des politiques, des fonctionnaires ou des agents et des usagers soient bien répartis ? Est-ce qu’on ne pourrait pas discuter un peu plus d’innovation institutionnelle ?

Conclusion

M – En tout cas, ces innovations ou ces réformes paraissent plus sensées que de sortir la tronçonneuse pour tout couper. C’est plus difficile sans doute, mais ça profitera au plus grand nombre.  Bon après on vous donne juste des débuts de réponses mais au moins on sait vers quelle direction aller. 

G – Mais c’est vrai que c’est frustrant ! On passe tellement de temps à défendre les services publics des vilaines tronçonneuses “privatisantes” et austéritaires, qu’on n’a plus le temps pour chercher à les améliorer. On met tellement d’énergie juste pour éviter d’en arriver à un système privé que l’on sait pire ! Qui veut du système de santé américain ? Ou de leurs inégalités de revenus et de patrimoines ? Ça parait fou de chercher à convaincre du fait qu’un pays aussi riche, mais avec des citoyens en aussi mauvaise santé, ne peut pas être un exemple. 

M – Ce qui peut être pris comme exemple par contre, c’est vous ! Toutes celles et ceux qui contribuent au financement de Blast, de manière ponctuelle ou régulière, et qui permettent de produire des vidéos comme celle-ci !  Alors merci de votre soutien. N’hésitez pas à vous abonner à Blast pour ne pas louper le prochain épisode de Argent Magique, ou à suivre nos chaînes pour plus de contenu économique.

G – Au mois prochain !.

Journalistes : Marino et Heu?reka
Co-auteur : Arnaud Gantier (Stupid Economics)
Réalisation : Valentin Levetti
Montage : Ace Modey
Production : Stup.media
Son : Baptiste Veilhan
Graphisme : Morgane Sabouret
Directeur des programmes : Mathias Enthoven
Rédaction en chef : Soumaya Benaïssa
Directeur de la publication : Denis Robert

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