Désinformation : Meta abandonne la lutte.

Si vous en doutiez, une chose est sûre, la désinformation est une menace pour la société. De plus en plus, les médias et les institutions en prennent conscience. À titre d’exemple, dans le Global Risks Report de 2024, du forum mondial de l’économie, la désinformation est classée comme risque immédiat numéro 1 pour la société. Les plateformes, Facebook, Twitter, Instagram, etc… sont autant de terres fertiles pour faire pousser ces campagnes et les propager.

En 2016, le scandale Cambridge Analytica, l’agence qui s’était servie illégalement de Facebook pour tenter d’influencer les Américains lors de la campagne de Trump, a été un véritable coup de tonnerre pour la plateforme. Une entité privée s’était servie de ses données pour cibler chirurgicalement ses utilisateurs et leur servir des campagnes d’influences sur mesure. Alors difficile à dire si Facebook a été surpris par l’utilisation faite de son service, ou par le fait que ça s’est su, le fait est que, mis devant le fait accompli, ils n’avaient plus le choix que de réagir.

On peut citer quelques avancées notables comme l’apparition, en 2017, d’une politique de lutte contre les « comportements artificiels coordonnés », les CIB, Coordinated Intauthentic Behavior. Après avoir adapté ses conditions d’utilisations pour renforcer ses capacités à modérer la désinformations, Facebook à mis en place cette équipe pour repérer, sur la plateforme, les groupes de comptes ou de pages, se faisant passer pour des comptes normaux, tenus par une personne, mais qui, en réalité, agissent ensemble, comme un tout, pour répandre des fausses infos.

Tous les trois mois, le CIB publie donc un rapport résumant les tentatives de désinformation évincées de la plateforme. À titre d’exemple, fin 2022, Facebook annonçait avoir démantelé plus de 200 réseaux de désinformation en cinq ans, provenant de 68 pays et opérant dans plus de 40 langues différentes. Tout cela est bien sympathique, ça fait bien dans les bilans de fin d’année et ça permet au groupe Meta de montrer patte blanche face à la grogne qui monte en réaction aux campagnes de désinformation de plus en plus présentes. Mais le problème, c’est qu’en réalité, ces campagnes ne sont pas systématiquement centralisées et à grande échelle. Il y en a de plus petites, plus discrètes, plus nombreuses et forcément, plus difficiles à repérer. Mais en 2016, Meta, la maison mère de Facebook et Instagram, va faire, sans le savoir, un choix qui va bouleverser les capacités de lutte contre la désinformation des journalistes, des chercheuses et chercheurs et des institutions à travers le monde. Tout cela simplement en voulant suivre de plus près les buzz. Pour comprendre, il faut remonter quelques années en arrière.

Nous sommes en 2011.

À cette époque, Facebook est à la mode. En parallèle, une entreprise se lance avec un outil qu’ils nomment Crowdtangle. Un outil qui analyse la viralité de contenus sur les réseaux sociaux.

Logo de Crowdtangle.

Au départ, Crowdtangle avait pour objectif d’aider à l’organisation des causes politiques, en permettant de repérer les sujets qui faisaient parler. Mais, si le succès n’a pas été au rendez-vous, la capacité de cet outil à repérer le contenu le plus performant sur Facebook commence à attirer l’attention.

L’entreprise développe alors cette fonctionnalité. L’idée est de permettre, notamment aux publicitaires, de suivre, en temps réel, ce qui se passe d’abord sur Facebook, puis finalement, à travers plusieurs plateformes comme Twitter, Reddit et Youtube. Un outil qui permet donc de repérer les contenus et les sujets qui deviennent viraux, mais ça ne s’arrête pas là. Crowdtangle a aussi les capacités de suivre la viralité de ces sujets en temps réel, de comprendre comment et par qui ils se propagent à travers les réseaux.

Très vite, cette fonctionnalité va intéresser, entre autres, les médias. C’est une façon pour eux de suivre le chemin que va prendre leur propre contenu, de mesurer ses performances et de voir émerger des sujets qui commencent à intéresser l’audience des plateformes. Crowdtangle est alors utilisé par des clients assez prestigieux. On peut citer le média Vox, mais aussi la BBC, CNN, le Washington post, ou encore des marques comme Red Bull ou L’Oréal.

En l’espace de quatre ans, l’entreprise peut compter sur pas moins de 300 clients dans le domaine des médias. Et cet engouement ne va pas passer inaperçu auprès de Facebook qui va y voir un moyen d’étoffer son catalogue d’outils d’analyse publicitaire…

Nous sommes en novembre 2016.

Pour Crowdtangle c’est le jackpot : Ils viennent de se faire racheter par Facebook pour un montant gardé secret. L’équipe à l’origine de l’outil reste à sa tête, et en plus, Facebook va le rendre gratuit. Crowdtangle passe en un éclair, de 300 à 10 000 utilisateurs.

À l’AFP, l’Agence France Presse, un porte parole de Facebook expliquera :

« Les éditeurs autour du monde se tournent vers CrowdTangle pour faire émerger les histoires qui importent, mesurer leur performance [sur les réseaux sociaux] et identifier les personnes d’influence »

Facebook propose maintenant aux publicitaires, aux agences de communication et aux médias un outil gratuit et très puissant qui permet de suivre les tendances et les actualités qui émergent, les contenus qui font le buzz, les influenceurs en devenir, et leur propagation en temps réel.

En 2019, si Crowdtangle sert toujours aux publicitaires, les rédactions et les universités prennent cet outil en main pour analyser les campagnes de désinformation et d’influence. Il apparaît que l’outil est extrêmement puissant pour comprendre la propagation des campagnes de désinformation, des théories du complot, pour repérer les tentatives d’ingérences étrangères, et notamment pendant les élections.

En 2020, c’est une année électorale aux USA. Joe Biden et Donald Trump s’affrontent dans un contexte où la désinformation atteint une échelle inédite. Pour Facebook, hors de question de revivre le scandale de Cambridge Analytica, la plateforme le sait, elle est attendue au tournant et doit s’investir dans la lutte contre la désinformation dans le contexte des élections. Alors en février 2020, ils publient un document intitulé “Helping to Protect the US 2020 Election”.

Pour Meta, l’idée est claire :

Cette vue d’ensemble offre un aperçu des efforts complets de Facebook au cours des trois dernières années pour aider à protéger le processus démocratique avant les élections américaines de 2020. Nous savons que les élections ont évolué, et Facebook également. Nous avons travaillé pour développer une stratégie globale visant à combler les vulnérabilités précédentes tout en faisant face aux nouvelles menaces émergentes.

La plateforme ayant pris conscience du potentiel de Crowdtangle décide d’en faire une de ses armes principales dans la lutte contre la désinformation :

Nous avons fourni aux secrétaires d’État et aux commissions électorales des 50 États ainsi qu’à Porto Rico l’accès à CrowdTangle, un outil de surveillance des médias sociaux gratuit détenu par Facebook pour les aider à identifier rapidement la désinformation, l’ingérence et la suppression des électeurs. CrowdTangle a travaillé avec des responsables locaux pour personnaliser des affichages publics en direct pour chaque État. En conséquence, les responsables d’État peuvent suivre les conversations liées au vote et aux prochaines élections à partir de comptes influents dans les 50 États. Chaque affichage en direct présente du contenu provenant d’élus, d’organismes gouvernementaux, d’universités, ainsi que des médias locaux. Parallèlement à ce travail, CrowdTangle s’est associé à la majorité des médias d’État pour fournir un accès et une formation aux journalistes pour les élections de 2020 et au-delà afin de mieux comprendre et analyser l’ingérence et la désinformation électorales au niveau de l’État et national. Nous avons déjà vu que ce travail porte ses fruits. En 2019, grâce à leur accès à CrowdTangle, les responsables de l’État de Louisiane ont identifié la désinformation électorale (par exemple, des heures de vote incorrectes) que des élus locaux avaient publiée par inadvertance. Ils ont ensuite pu contacter directement les responsables pour qu’ils corrigent les informations sur leurs publications.

Retour en 2024.

Crowdtangle est répandu, et à l’heure où les campagnes de désinformation se propagent de plus en plus à travers le monde, il est devenu indispensable. D’autant que, hasard du calendrier, 2024 est une année exceptionnelle en termes d’élections. Si les Américains doivent choisir leur prochain président en novembre, ils ne sont pas les seuls. Cette année, des élections ont lieu dans 68 pays. La moitié de la population mondiale, 4,1 milliards d’humains en âge de voter, va être appelé aux urnes. Et dans ce cadre-là, le moindre outil permettant de lutter contre les tentatives d’influence et les campagnes de désinformation est essentiel aux médias et aux institutions luttant contre cela.
Sauf que fin mars 2024, une annonce va tout chambouler.

Capture d’écran du site de Crowdtangle.

CrowdTangle ne sera plus disponible après le 14 août 2024. Veuillez consulter notre FAQ ci-dessous pour plus d’informations.

Crowdtangle, c’est terminé. Bien que la rumeur circulait depuis plusieurs mois, l’annonce est une véritable secousse dans le domaine de la lutte contre la désinformation. Surtout en cette année électorale. Pour se justifier, Meta annonce que, suite aux évolutions technologiques et réglementaires, ils vont créer leur propre bibliothèque de contenu qui fournira des données utiles et de haute qualité aux chercheurs.

Le problème, c’est que la Bibliothèque de contenu de Meta est toujours en développement… Ils annoncent que cet outil de remplacement sera efficace, mais c’est remis en question par pas mal de chercheurs. Cité dans un article du Monde, Brandon Silverman, l’ancien DG de Crowdtangle, note que le nouveau programme est encore en cours de développement:

« C’est une toute nouvelle technologie que Meta doit encore construire pour protéger l’intégrité des élections. »

Ensuite, les élections américaines ont lieu en novembre. Pourquoi suspendre l’accès à Crowdtangle en août ? Trois mois avant ! Dans une lettre ouverte, signée par des dizaines de chercheuses, de chercheurs et journalistes, la fondation Mozilla demande à minima à ce que la suspension de cet outil attende janvier 2025, histoire de passer au moins l’année électorale.

Enfin, ce nouvel outil ne sera accessible… que pour les recherches scientifiques ou d’intérêt public affiliées à une institution académique ou à but non lucratif reconnue, et sur demande et validation du Consortium interuniversitaire pour la recherche en sciences politiques et sociales de l’Université du Michigan… Bye bye les journalistes, les fact-checkeurs et les observateurs.
Enfin, pas exactement, en dehors de la recherche, ne pourront avoir accès à ces outils que les organisations de fact-checking qui collaborent avec Meta pour identifier la désinformation sur ses plateformes et « les journalistes qui effectuent des recherches et qui sont affiliés à une institution à but non lucratif ou académique qualifiée ».

Autrement dit, bye bye la plupart des médias, bye bye les Washington Post, les Vox, les BBC etc… Alors, quelques personnes y auront accès, dont l’AFP, mais là on parle de centaines voir de milliers de journalistes qui bossaient quotidiennement sur le sujet et qui abattait une masse de travail essentielle dans la lutte contre la désinformation.

Citée dans un article du Monde, Melanie Smith, directrice de recherche de l’institute for Strategic Dialogue explique :

« La suppression de l’accès à CrowdTangle limitera considérablement la surveillance indépendante des dommages » causés par la désinformation.
« Il s’agit d’une grave régression pour la transparence sur les réseaux sociaux », ajoute-t-elle.

Dans sa lettre ouverte, la fondation Mozilla ajoute :

« L’abandon de CrowdTangle alors que la bibliothèque de contenus est dépourvue d’une grande partie des fonctionnalités de base de CrowdTangle porte atteinte au principe fondamental de transparence (Du DSA) […]
Cela signifie que presque tous les efforts externes visant à identifier et à prévenir la désinformation politique, les incitations à la violence et le harcèlement en ligne des femmes et des minorités seront réduits au silence. C’est une menace directe pour notre capacité à protéger l’intégrité des élections.»

Mais alors, pourquoi changer d’outil, à un moment si crucial, un peu du jour au lendemain ?
Crowdtangle, s’il a permis de tracer en temps réel des campagnes de désinformation, entre autres, a également permis de mettre en avant l’inefficacité de Meta dans ses capacités de modération. Pour Tim Harper, analyste politique au Center for Democracy & Technology : “CrowdTangle a permis de « tenir Meta responsable de l’application de ses propres règles »

Alors oui, mettre à disposition, gratuitement, à l’ensemble des médias, un outil qui permet de constater une certaine inefficacité dans leur travail de modération, ça la fout mal… Mais au-delà de ça, cette décision est assez représentative de la direction que semble prendre le groupe Meta, et les plateformes en général, ces dernières années…

Vous avez probablement vu passer l’annonce de Meta qui propose de ne plus mettre en avant de contenu politique sur Thread et Instagram. Concrètement, si l’on veut voir ce contenu, il faut faire la démarche d’aller le choisir dans les paramètres de l’application. Entre ça et la fermeture annoncée de CrowdTangle, la politique de Zuckerberg commence à devenir claire…


Faire l’autruche.
Si l’on ne voit plus le problème, alors c’est qu’il n’y en a pas.

Une autruche.

Un manque de transparence qui se répand de plus en plus à travers des plateformes. Twitter, qui a pourtant pu être un baromètre d’opinion intéressant fut un temps, a coupé l’accès à son API, en gros ils ont fermé les vannes… De même pour Reddit. TikTok, lui, a toujours été ultra opaque…

Bref, à l’heure où la transparence s’impose au niveau européen avec la mise en place du DSA, le Digital Service Act, les plateformes n’ont pourtant jamais été aussi fermées au travail des journalistes, des chercheuses, des chercheurs ou des observateurs.

Et pourtant, il s’agit d’un enjeu démocratique majeur, surtout lors d’une telle année électorale. Alors que la désinformation est de plus en plus simple à produire et qu’elle se répand plus que jamais, il devient difficile de demander à chaque citoyenne et citoyen de se débrouiller par lui-même. Non pas que l’on soit tous complètement débiles, mais la désinformation prend une place si importante que tout vérifier, au quotidien, tient plus du mythe de Sisyphe.


Dans ce cadre-là, les chercheuses, les chercheurs, les journalistes et les institutions font un travail essentiel pour permettre à chacun de reprendre la main sur l’info, et par la même, sur un petit bout de son pouvoir démocratique. Un travail face auquel les plateformes mettent de plus en plus de bâtons dans les roues, ne voulant pas voir affichées sur la place publique leurs responsabilités sur ces questions-là et leur difficulté à faire face à cet enjeu.

Pour aller plus loin sur le sujet :

L’annonce de la suspension de Crowdtangle :
https://help.crowdtangle.com/en/articles/9014544-important-update-to-crowdtangle-march-2024

La lettre ouverte de Mozilla :
https://foundation.mozilla.org/fr/campaigns/open-letter-to-meta-support-crowdtangle-through-2024-and-maintain-crowdtangle-approach/

A propos de la suspension de Crowdtangle :
https://www.lemonde.fr/pixels/article/2024/04/01/meta-va-supprimer-crowdtangle-un-outil-contre-la-desinformation_6225428_4408996.html
https://www.france24.com/en/live-news/20240401-grave-step-backwards-meta-shuts-monitoring-tool-in-election-year
https://www.20minutes.fr/high-tech/by-the-web/4084303-20240401-quoi-logiciel-luttant-contre-desinformation-va-disparaitre-facebook-instagram
https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/expliquez-nous/expliquez-nous-le-logiciel-crowdtangle_6432529.html

Sur l’acquisition par FB de Crowdtangle :
https://www.theverge.com/2016/11/11/13594338/facebook-acquires-crowdtangle
https://www.businessinsider.com/facebook-buys-crowdtangle-social-media-tracking-tool-2016-11
https://www.lemondeinformatique.fr/actualites/lire-facebook-complete-ses-outils-publicitaires-en-gobant-crowdtangle-66499.html
https://www.lapresse.ca/techno/internet/201611/11/01-5040298-suivi-de-buzz-en-ligne-facebook-achete-crowdtangle.php

Sur les CIB :
https://about.fb.com/news/tag/coordinated-inauthentic-behavior/
https://about.fb.com/news/2022/12/metas-2022-coordinated-inauthentic-behavior-enforcements/

Plus largement sur la politiques des plateformes :
https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/06/16/les-conversations-sur-les-medias-sociaux-sont-des-expressions-democratiques-qui-ne-sauraient-etre-cachees-a-la-recherche_6177952_3232.html

Facebook sur les élections de 2020 :
https://about.fb.com/wp-content/uploads/2020/02/Helping-to-Protect-the-US-2020-Elections.pdf

Le Global Risks Report 2024 :
https://www.weforum.org/publications/global-risks-report-2024/

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