Hugo, 20 ans, miniamaker pour stars de YouTube

Cette semaine, je vous propose un portrait d’Hugo, aussi connu sous le pseudo de Xifiz et qui travaille comme miniamaker pour des YouTubeur·euses comme Djilsi, Mastu ou Océane.

C’est la première chose qu’on voit lorsqu’on débarque sur YouTube. Une image, souvent un montage photo, appelée miniatures ou « minia ». A l’instar des affiches de films, son unique objectif est de nous convaincre de consommer le contenu qu’elle abrite plutôt qu’un autre. Une promesse sur laquelle on se doit de cliquer.

Et alors que la plateforme déborde de contenus à visionner, les miniatures sont devenues essentielles au point qu’un métier à part entière a émergé : miniamaker. Et comme pour les YouTubeur·euses ou plusieurs monteur·euses renommé·es, certain·es se sont fait une place à part dans le milieu, cultivant parfois même une forme de célébrité, à l’instar d’Aziatack et ses « photo manipulation » pour Inoxtag.

Hugo, lui, compte plus de 3000 miniatures au compteur sous le pseudo de Xifiz. 3000 miniatures à 20 ans à peine, et pour cause : il s’est lancé dans cette activité avant même d’avoir son brevet.

« Besoin d’un Miniaturiste »

« Au départ, quand j’étais en troisième, je faisais des vidéos sur Minecraft, me raconte Hugo lors d’un appel Discord. Et c’est mon pote qui me faisait mes miniatures parce qu’il avait des compétences en Photoshop. » Un jour, la collaboration officieuse prend fin, et le jeune collégien doit apprendre à les réaliser lui-même. Accompagné par son ami, il se découvre un nouveau hobby, et mieux encore : une activité potentiellement rémunératrice. Il propose en effet ses services à des YouTubeur·euses accessibles, comptant entre 300 et 500 abonné·es. « Bien sûr, il y a six ans, c’était même pas 10 euros la miniature. Mes premiers tarifs ne dépassaient pas  50 centimes, parfois un euro pour les grosses minia. C’était insensé. »

Pendant presque trois ans, en parallèle de ses cours, Hugo créé donc des images pour des vidéastes, essentiellement spécialisé·es sur Minecraft, puis Fortnite. « Parfois, c’était des YouTubeur·euses que je suivais, j’étais trop content. »

Sa jeune carrière prend un premier virage à l’été 2019 lorsque Skyyart, joueur et vidéaste, poste une annonce sur Twitter, en quête d’un « miniaturiste ». Une pratique courante chez les créateur·rices de contenus : un tweet suffit souvent pour trouver des collaborateur·rices, très à l’affût de ce type d’opportunités, surtout auprès de créateur·rices qu’iels suivent depuis longtemps.

Hugo lui répond en proposant un panel de créations, et deux jours plus tard, il poste sa première miniature pour le YouTubeur. « J’étais comme un fou, il avait plus d’un million d’abonnés, et moi j’avais 16 ans à peine. » Teeqzy, Mushway, deux YouTubeurs Fortnite, font aussi appel à ses services. Pourtant, à l’époque, les tarifs dépassent rarement 20 euros la minia. « On était loin des tarifs d’aujourd’hui, notre métier n’était pas aussi respecté. »

« Ma transformation physique incroyable »

Et à force d’enchaîner les minia (plus d’une centaine pour Teeqzy), les contenus gaming commencent à lasser Hugo. « C’est difficile de se renouveler sur ce type de vidéos. J’avais envie de changement. » Grand consommateur des contenus de Djilsi, plus orienté IRL que gaming, il décide d’envoyer un message à Benji, ami d’enfance du YouTubeur et lui-même créateur de contenus. « J’ai fait quelques miniatures pour lui, ça s’est bien passé. Et le jour où Djilsi a cherché un graphiste, Benji lui a parlé de moi, et c’est comme ça qu’on a commencé à travailler ensemble. » Hasard heureux, le jour où Hugo reçoit un message de Djilsi, Mastu décide de lui écrire aussi, après un tweet d’annonce. Il lui propose de réaliser la miniature d’une vidéo très importante,  qui fera énormément parler par la suite : celle de sa transformation physique.

« Il devait être 11 heures, il en avait besoin deux heures après. J’étais très heureux, mais le délai était très court. J’ai commencé par envoyé un montage correct, avec le bon placement, mais sans le « maquillage » de l’image. » La vidéo est postée, et la miniature ajustée quelques heures plus tard avec la version définitive d’Hugo. « J’ai réalisé que je pouvais commencer à me vendre, car mine de rien, je commençais à travailler avec des YouTubeur·euses très suivi·es. »

Pour se faire remarquer, la stratégie de communication des vidéastes s’applique aussi aux miniamakers : il faut poster sur les réseaux, partager au mieux son travail et ses accomplissements, et ne pas hésiter à interpeller les créateur·rices de contenus pour proposer une collaboration.  « Mon compte Twitter, c’est mon portfolio, explique le miniamaker. Il se peut aussi que des collègues miniamakers me recommandent à leurs client·es principaux·ales lorsqu’iels ne sont pas disponibles.  » Alors qu’il prépare son bac en parallèle, Hugo a mis le doigt dans l’engrenage et devient officiellement miniamaker.

Les derniers prévenus

« Il y a eu une vraie professionnalisation depuis deux ans, note le jeune homme. Les YouTubeur·euses ont compris qu’il ne suffisait pas de mettre des flèches rouges pour que ça marche. » Selon lui, la composition et l’esthétique peuvent tout changer, l’essentiel étant de : faire comprendre le concept de la vidéo en un clin d’œil, et proposer des couleurs, un « maquillage » qui permettront à la vidéo de se distinguer dans un fil YouTube. Si la minia ne répond pas à ces deux besoins, le taux de clic sera bas et la vidéo disparaîtra des contenus recommandés. « Une miniature efficace définit l’efficacité d’une vidéo », affirme Hugo. Avec le risque, aux encablures, de sombrer dans le piège à clic, de l’image mensongère pour attirer plus de clics. « C’est très risqué, car si l’internaute réalise que ta miniature ment sur le contenu, il quittera ta vidéo plutôt, et le temps de visionnage, le watchtime, impactera la visibilité de ta vidéo sur les fils de recommandation. »

La bonne nouvelle, c’est que les YouTubeur·euses ont commencé à investir plus d’argent dans leurs minias. Pas 5.000 à 10.000 dollars comme MrBeast affirme le faire pour chaque vidéo. Mais plusieurs centaines d’euros pour les plus chanceux. Hugo, encore étudiant, peut désormais compter sur un revenu complémentaire qu’il estime « suffisant pour vivre ».

Problème : les vidéastes demandent parfois une forme d’exclusivité à leurs miniamakers, sans pour autant les embaucher en CDI. On frôle dangereusement ici avec le salariat déguisé, comme pour les monteur·euses. Autre point de tension : les délais. « Malheureusement, dans la chaîne de production, on est encore souvent les derniers prévenus. On a les pires délais. Avant, on me prévenait souvent le jour même. Mais aujourd’hui encore, il arrive qu’on me prévienne la veille seulement. »

Et le rythme pourrait s’accélérer avec l’arrivée des options d’AB testing sur YouTube, qui permet désormais de tester plusieurs miniatures pour une même vidéo et choisir celle qui aura le meilleur taux de clic. MrBeast, encore lui, a d’ailleurs expliqué sur Twitter qu’il avait décidé de fermer sa bouche sur les miniatures après plusieurs AB testing. « Jusque-là, on changeait la minia si elle marchait mal, explique Hugo. Mais je sais que l’option AB testing est déjà disponible pour plusieurs créateurs français, et je pense que ça va se développer, et aider notamment les créateurs de taille moyenne à se distinguer. »

A peine né, mais déjà menacé par l’IA ?

Et qu’en est-il de l’IA, qui est venue bousculer bon nombre de métiers créatifs en 2023 ? Plusieurs vidéastes français l’utilisent déjà pour leurs vidéos et miniatures, et l’été dernier, le site Rest of the World partageait déjà les inquiétudes de miniamakers, notamment face à des outils comme Midjourney ou AlphaCTR. On remarque déjà des minias, entièrement générées par IA mais pas toujours assumées par certain·es vidéastes.

Hugo, lui, n’est pas inquiet. « Là où l’IA peut nous surpasser, c’est sur des vidéos génériques, comme des Top 10 de pop culture, où le ou la YouTubeur·euse n’est pas central·e, estime-t-il. Je pense qu’on ne verra jamais l’IA intervenir dans la plupart des vidéos françaises. Car chez nous, le visage des YouTubeurs·euses est essentiel dans une miniature, et actuellement, l’IA ne peut pas le remplacer. »

Pour l’instant, la menace est d’ailleurs, et bien humaine. « Il y a plein d’exemples de vols de miniatures, que des YouTubeur·euses reprennent sans honte pour leurs vidéos. Mais récemment, j’ai eu un exemple très particulier : un YouTubeur d’un autre pays a littéralement volé une minia que j’avais faite pour Mastu et a mis sa tête la place de la sienne. Au moins ça veut dire que ma miniature marche. »

Bonus : étapes de création d’une miniature YouTube

Hugo m’a expliqué la création de la miniature de la vidéo de Djilsi « Parties de pétanque… en voitures (ft Théodort, Billy et Maxime Biaggi) »

Etape 1

« Djilsi a une façon assez particulière de fonctionner. Il fait des captures d’écran des images qu’il aimerait utiliser, et il me les envoie accompagné d’un croquis de disposition comme proposition à partir de laquelle je commence mon travail. D’autres créateurs·rices m’envoient juste le titre de la vidéo et des photos, ou me laissent carte blanche. Sur cette image, c’est vraiment les photos brutes, découpées et disposées. »

Etape 2

« Ici, je commence à retoucher les visages, et à intégrer le fond, indispensable pour construire sa miniature et gérer la lumière. »

Etape 3

« Là, j’ai beaucoup touché au fond, réglé la teinte, la luminosité, la vibrance, la saturation etc. Et j’ai dessiné des lumières pour permettre de détacher les personnages, car ce sont eux qui sont les plus importants. Et puis, cela permet de donner de la profondeur et du volume à l’image, par exemple en ajoutant une lumière sur l’épaule de Djilsi, derrière celle de Billy. »

Etape 4

« A cette étape, je travaille les personnages selon la lumière incrustée auparavant. Cela peut être des reflets sur le nez, des ajustements de teintes. »

Etape 5

« Ici, je travaille la balle et les voitures de la même façon, avec les reflets lumineux, les ombres. »

Miniature finale

« Sur cette version finalisée, j’ai ajusté encore un peu la colorimétrie pour faire ressortir les éléments. J’aime quand c’est coloré et lumineux, mais pas bordélique, il faut garder un certain équilibre, une certaine harmonie. Et il arrive que, pour orienter le regard, j’ajoute un peu de flou, sur les bords notamment. »

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