Mylène Gaulard: « Le conflit économique avec les États-Unis constitue l’un des principaux risques extérieurs de la Chine »



Derrière la recrudescence protectionniste et les interventions au Venezuela et en Iran, un seul objectif obsède Donald Trump. Affaiblir économiquement la Chine. Mais comment l’ex-empire du Milieu fait face à cela ? Pour Stup.media, l’économiste Mylène Gaulard, maîtresse de conférences à l’Université Grenoble Alpes, spécialiste de la Chine, montre que Beijing s’adapte à la politique de Washington, même si la guerre en Iran pourrait davantage impacter l’économie chinoise avec une hausse du prix du baril de pétrole. Interview.

Comment analysez-vous sur la politique commerciale chinoise dans le contexte d’un renouveau du protectionnisme de la part des États-Unis sous la présidence de Donald Trump ? Est-ce que l’élévation des droits de douane a pesé sur l’économie chinoise en 2025 ?

Mylène GAULARD
Maître de conférences HDR en économie

Le protectionnisme de Donald Trump se situe dans le prolongement des politiques menées par les États-Unis depuis 2018, ce qui a laissé le temps à la Chine de s’adapter. Lors de son premier mandat, Donald Trump avait effectivement alors déjà fortement augmenté les tarifs douaniers sur les produits chinois. Joe Biden les a ensuite maintenus, et même renforcés pour certains secteurs (droits de douane à 100% pour les voitures électriques par exemple), avec un durcissement des restrictions sur les exportations de semi-conducteurs vers la Chine dès 2022 afin de limiter l’essor de la filière électronique chinoise. Pour toutes ces raisons, les produits chinois ne représentaient plus que 13% des importations américaines au début de l’année 2025, 9% début 2026, contre 20% en 2018. 

Face à la nouvelle hausse des tarifs douaniers états-uniens annoncée en 2025, ces derniers passant d’une moyenne de 25% à 50%, la Chine a répliqué de façon relativement mesurée. Dès avril, elle accroît notamment ses restrictions sur les exportations de terres rares. En novembre 2025, ces mesures sont cependant suspendues pour un an afin de favoriser les négociations avec les États-Unis. De même, l’achat de biens américains a repris fin 2025 alors que des produits agricoles comme le soja avait connu, en représailles des mesures américaines, de fortes hausses tarifaires.

En réalité, les États-Unis ne représentent plus que 12% des exportations chinoises, contre 19% en 2018, car l’essentiel de la politique commerciale chinoise a surtout consisté à réorienter les échanges (vers l’Union européenne, l’Asie du Sud-est, l’Amérique latine et l’Afrique) et à modifier les chaînes de valeur internationales en délocalisant les entreprises chinoises vers le Vietnam, la Malaisie et même le Mexique. Finalement, la baisse des exportations vers les États-Unis a été plus que compensée, et la Chine exhibe en 2025 un excédent commercial record de 1200 milliards de dollars (une hausse de 20% relativement à 2024). La croissance du PIB chinois est finalement toujours de 5% en 2025, comme en 2024. On estime que la hausse des tarifs américains, surtout en raison de l’incertitude qu’elle aurait générée chez les investisseurs, davantage que pour ses impacts commerciaux, aurait fait perdre moins de 0,5 point de PIB.

Dans quelle mesure l’attaque menée par les États-Unis sur le Venezuela le 3 janvier dernier affecte la Chine, notamment dans l’accès au pétrole vénézuélien selon vous ?

À la fin de l’année 2025, près des deux tiers du pétrole vénézuélien se destinaient à la Chine. L’enlèvement de Nicolás Maduro le 3 janvier a créé un rapport de forces en faveur des États-Unis, redevenus le premier pays destinataire de ce pétrole en raison de la prise de contrôle du secteur par des entreprises américaines. En février 2026, la Chine reçoit ainsi moins de 40.000 barils par jour en provenance du Venezuela contre plus de 600.000 par jour en 2025. Le Venezuela représentant moins de 4% des importations chinoises de pétrole, cette évolution n’a cependant pas impacté l’économie chinoise, et ce d’autant plus grâce à la possibilité d’accroître alors les achats à prix réduits auprès d’une Russie encore sous sanctions (plus de 20% des importations chinoises de pétrole aujourd’hui). 

La principale crainte serait surtout le non-remboursement de la dette du Venezuela, la Chine lui ayant prêté plus de 100 milliards de dollars depuis 2000. Mais après les difficultés économiques rencontrées par le Venezuela depuis 2014, elle avait décidé d’y réduire ses engagements financiers, et aujourd’hui moins de 10 milliards restent à rembourser.

Comment la politique états-unienne peut remettre en cause le poids croissant, voire prédominant, de l’ex-empire du Milieu en Amérique latine ?

Cette remise en question sera sûrement très difficile. La Chine est devenue le premier partenaire commercial de l’Amérique du Sud en 2015. Le montant des prêts chinois accordés à la région dépasse même ceux de la Banque mondiale et de la Banque interaméricaine de développement réunis. Des grands projets, comme la construction du méga-port de Chancay au Pérou, terminé fin 2024, se poursuivent grâce aux entreprises et financements chinois. La majorité des pays latino-américains font ainsi partie des Nouvelles routes de la soie, projet initié en 2013 afin de financer un vaste réseau d’infrastructures parmi les grands partenaires commerciaux de la Chine. Seul le Panama est sorti en 2025 de cette initiative, une sortie compensée par l’entrée de la Colombie.

Il n’en reste pas moins que les États-Unis continuent d’exercer une pression sur leurs voisins américains afin de limiter l’influence chinoise. En février 2026, le Panama a par exemple déclaré inconstitutionnelle la gestion de ses deux grands ports par une firme hongkongaise. Cette concession, accordée depuis la fin des années 1990, est alors automatiquement retirée à l’entreprise chinoise, ce qui permet au pays de lancer les négociations pour une nouvelle concession avec un fonds d’investissement américain comme BlackRock. De même, en mars 2026, le Sommet du Bouclier des Amériques est organisé à Miami, réunissant Donald Trump et les dirigeants latino-américains les plus conservateurs afin d’évoquer la sécurité nationale américaine et surtout organiser une coordination économique face à la Chine. Quelques semaines avant le sommet, des visas avaient été révoqués pour les dirigeants trop complaisants vis-à-vis de la puissance asiatique, tel le ministre chilien des transports et des télécommunications à l’origine d’un projet de câble sous-marin à fibre optique entre le Chili et Hong Kong. Toutes ces mesures restent cependant assez symboliques, car l’Amérique latine ne pourrait plus se passer aujourd’hui des échanges avec la Chine. Même le président argentin Milei, très proche de Trump, considère une telle alliance comme indispensable.

Quels effets peuvent avoir la guerre en Iran depuis le 28 février, notamment pour l’accès au pétrole iranien dont la Chine est le principal client ?

Comme pour le Venezuela, plus des deux tiers du pétrole iranien s’orientaient vers la Chine avant la guerre. La part dans les importations chinoises est cependant bien supérieure, atteignant un peu plus de 15%, et la baisse des approvisionnements, liée aussi bien à la guerre qu’à la fermeture du détroit d’Ormuz, pourrait impacter bien davantage l’économie chinoise. Surtout, le conflit est à l’origine d’une hausse du prix du baril de Brent, dépassant les 100 dollars depuis le 12 mars (contre une moyenne de 60 dollars en 2025). Pour l’instant, les autorités chinoises se montrent pourtant assez peu inquiètes. La Chine présente, avec les États-Unis, les réserves stratégiques les plus importantes au monde, supérieures à 500 millions de barils, et les achats peuvent encore se poursuivre auprès d’une Russie proposant toujours un rabais de 10-15 dollars pour chaque baril.

Qu’en est-il des nouvelles « Routes de la soie », notamment avec la partie Est de l’Afrique ?

Presque tous les pays africains participent aujourd’hui à cette initiative. L’objectif de la Chine est d’y étendre son influence commerciale et de renforcer son contrôle de routes maritimes stratégiques, comme la mer Rouge permettant de relier l’Asie et l’Europe. Seul pays africain ayant intégré les BRICS+ en 2024, Éthiopie, dont plus de la moitié des échanges se réalisent avec la Chine et présentant l’un des plus forts taux de croissance du continent, constitue notamment un partenaire privilégié. De même pour Djibouti ou la Tanzanie en Afrique de l’Est. Le chemin de fer Tazara, financé dans les années 1970 par la Chine maoïste, est par exemple en voie de réhabilitation pour relier la Zambie, riche en cuivre et en cobalt, aux ports de Tanzanie. Là encore, la Chine cherche aussi à limiter les risques financiers en préférant de plus en plus les investissements directs à l’octroi de nouveaux prêts aux autorités étatiques.

Qu’est-ce qui pourrait menacer les intérêts chinois dans le reste du monde ?

Le conflit économique avec les États-Unis constitue l’un des principaux risques extérieurs de la Chine. L’« encerclement énergétique » de l’économie chinoise, avec une prise de contrôle par les États-Unis de grands fournisseurs pétroliers comme l’Iran ou le Venezuela, pourrait par exemple à terme accroître ses coûts de production et réduire et sa compétitivité. 

En février 2026, le projet de loi Protect Taïwan a également été présenté à la chambre des représentants des États-Unis. Devant encore être ratifiée par le Sénat, cette loi prévoit d’exclure la Chine de grandes institutions financières comme le G20 ou la Banque des règlements internationaux en cas de menace sur la sécurité militaire ou économique de Taïwan. Mesure pouvant paraître symbolique, il s’agit surtout pour les Américains d’introduire des doutes sur la capacité de la Chine à se maintenir sereinement parmi les grandes puissances économiques mondiales.

Propos recueillis par Jonathan Baudoin

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