(Une vignette de vidéo de la chaîne Cocobongo)
Malgré la loi Evin et la loi sur l’influence commerciale, des créateur·ices vantent un style de vie où, sous couvert de divertissement et de bon vivre, la consommation excessive d’alcool se retrouve au cœur des contenus.
La scène prend place un bel après-midi d’été, sous une chaleur moite. Cinq amis, cinq hommes, sont réunis sur une embarcation gonflable en forme de licorne, elle-même navigant dans une piscine trop petite pour elle. L’ambiance est festive : on se charrie, on crie fort, on profite. Mais surtout, on sort un jeu de cartes très particulier. Drinking War invite en effet les joueurs à « s’atomiser entre potes » à coups de cartes bonus et malus, la finalité étant de boire de l’alcool. Beaucoup d’alcool.
Le jeu leur plaît tellement que la bande, déjà bien éméchée, ne compte plus les verres. Les pintes s’enchaînent, les mots se perdent, et très vite, la nausée monte. La partie bascule lorsque l’un d’entre eux, prénommé Bill, vomit à même l’embarcation. A plusieurs reprises. « Drinking War, c’est pour les soldats », lance-t-il, accompagné par les éclats de rire de ses amis.
La bande de potes n’est pas la seule à rire de cette scène, et pour cause : Tout est documenté dans une vidéo YouTube. Réalisée en partenariat avec le fameux jeu de cartes, elle a été publiée à l’été 2021 sur la chaîne Cocobongo, aujourd’hui suivie par plus de 400.000 personnes. Depuis cinq ans, Scott, Bill et leurs camarades filment leurs aventures à travers la France et parfois au-delà. Avec à chaque fois ou presque, la même finalité : boire un maximum d’alcool.
Ces influenceurs « picole » questionnent frontalement la loi Evin, et sont loin d’être les seuls à le faire sur les réseaux sociaux.
Neknomination et recettes pompettes
Internet n’a pas inventé le binge drinking, la consommation excessive et rapide d’alcool. La « beuverie » a toujours été perçue comme un marqueur important dans l’histoire, une façon de s’affirmer, pas seulement chez les jeunes, mais tout particulièrement dans les cercles d’hommes.
Il y a dix ans déjà, les Neknominations envahissaient les pages Facebook (une page française regroupait même presque 30.000 personnes à l’époque) avec un concept simple : réaliser une « biture express », la filmer et la poster en ligne, puis nommer trois autres personnes pour relever le défi. En réponse, certains ados avaient décidé de lancer la « smart nomination », pour encourager plutôt les bonnes actions.
(cap écran : france info)
Ce genre de défi collectif, similaire dans le processus au Ice Bucket Challenge, a fini par disparaître, et pour cause : les créateur·rices de contenus sont apparus et ont commencé à définir elleux-mêmes les tendances, les défis, et les challenges à reproduire ou non chez soi. Certain·es dégustent des épices qui étouffent, comme la cannelle, ou des sauces piquantes qui leur arrachent quelques larmes. D’autres, héritier·ières de Jackass, prennent des risques, se blessent parfois après une chute ou un accident de moto. C’est le cas du Fire Challenge, qui consiste à se recouvrir de liquide inflammable et d’y mettre le feu, ou le Tide pod challenge, poussant ironiquement des internautes à avaler des capsules de lessive. Le problème était tel que YouTube a dû agir et interdire « les défis présentant un risque de danger grave ou de mort, et les farces qui font penser aux victimes qu’elles sont en grave danger ou qui peuvent pousser des enfants à vivre un stress émotionnel violent » pouvant « les traumatiser à vie ». Dans le même article de règles, YouTube explique également interdire les vidéos montrant des mineur·es en train de boire de l’alcool. « Ne publiez pas de contenu sur YouTube s’il est destiné à vendre directement l’un des produits et services réglementés répertoriés ci-dessous, s’il contient un lien vers de tels produits et services, ou s’il en facilite l’accès » peut-on lire dans un autre article mentionnant l’alcool parmi les produits concernés.
Les Recettes Pompettes, format présenté entre 2016 et 2017 par Monsieur Poulpe et produite par le Studio Bagel, avait d’ailleurs créé la polémique, mais plutôt pour la mise en scène. Car comme son nom l’indique, le présentateur et ses invité·es y mêlaient cuisine et consommation excessive d’alcool. Malgré un message de prévention en début d’émission, les épisodes ont fini par être supprimés, le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel considérant que « ce programme, en assurant une présentation de l’alcool susceptible d’encourager le public à sa consommation, était constitutif d’une propagande en faveur de l’alcool. »

A l’époque, la fameuse loi Evin avait déjà été retravaillée pour s’adapter à internet. Tout en autorisant la publicité de l’alcool en ligne, elle trace désormais des frontières très précises à plusieurs niveaux. La publicité pour l’alcool doit rester factuelle, ne pas présenter la consommation de façon festive et attractive, et surtout être signalée de façon explicite et transparente, comme l’a d’ailleurs reprécisé la récente loi influenceur·euses. Plus important encore, les publicités sont interdites sur les sites et plateformes visant les jeunes ou faisant la promotion de l’activité sportive.
Difficile pourtant de s’assurer que l’audience d’une publicité, notamment via des influenceur·euses, ne touchera pas un public jeune sur des sites comme YouTube ou Instagram. Et d’autant plus quand ces chaînes rassemblent autant de monde que le duo de Cocobongo.
Cocobongo, du sport, de l’alcool, et un shot d’extrême-droite
La chaîne est née en 2019, lancée par Scott et Bill, amis de longue date. Leur première vidéo, « IVRE EN MONOSKI POUR DE MEILLEURES PERFORMANCES ! », donne le ton de la chaîne : des vlogs « entre potes », où la déconne, la « bonne bouffe », mais aussi et surtout l’alcool, sont les ingrédients indispensables de chacune de leurs aventures. « Le Cocobongo, c’est deux amis d’enfance complètement fous qui incarnent à merveille l’autodérision et l’art du second degré, peut-on lire sur leur site. À travers un humour absurde qui peut sembler ridicule ou grotesque pour certains, le Cocobongo véhicule un message très conscient qui prône la joie de vivre, le partage et l’insouciance. » La soirée tartiflette s’accompagne donc toujours de bières et de vins, d’accessoires loufoques, de blagues « beaufs assumées » et de gros plans sur les visages éméchés. La randonnée, qui commence avec des futs de bières pression dans le sac, se termine avec des vomis multiples, toujours filmés.

Les Cocobongo ne s’interdisent rien, et surtout pas de tout partager à leurs abonné·es. Y compris le Ricard au réveil ou le tee-shirt recouvert de morve après un saut à l’élastique. Tous les deux revendiquent néanmoins une part de mise en scène, des excès concentrées sur de courtes durées de tournages, et en parallèle une pratique rigoureuse de la musculation pour garder, selon eux, une hygiène de vie équilibrée. Leur dernière vidéo, plus sérieuse, est d’ailleurs consacrée à ce sujet « peut-être pour se repentir après avoir passé toutes ces années à vous avoir montré de la démolition », comme l’explique Scott, avant d’ajouter : « Bon on va quand même continuer, je pense, à se faire sauter la carafe. »
Et ce cocktail d’alcool, de camaraderie, d’humour et de soulevés de terre plaît : aux internautes d’abord, puisque leur chaîne YouTube comptabilise désormais plus de 414.000 abonné·es, plus de 90% constitué d’hommes, âgés majoritairement de 18 à 35 ans. Les partenariats avec certaines brasseries, jeux à boire ou lignes de vêtements se multiplient, La Déglingue en tête. Cette marque, proposant essentiellement des vêtements et des bières, se décrit ainsi : « Au-delà d’une marque, c’est la recherche d’une communauté de personnes qui partagent ce sentiment d’euphorie et pour qui faire la fête et non pas un passe-temps mais un besoin. » Un besoin partagé par Cocobongo, qui arbore régulièrement leur logo et leurs vêtements au cours de leurs péripéties enivrées.
Les featuring ont également vite trouver leur place dans l’écosystème Cocobongo. Car au-delà de leurs amis, devenus eux aussi des personnages caricaturaux de la chaîne, Scott et Bill sont apparus avec le YouTubeur Jimmy Labeeu, qui a récemment témoigné de ses problèmes d’alcoolisme, le vidéaste Pierre Croce, l’humoriste Chicandier, qui a arrêté de boire après une cirrhose, ou encore Baptiste Marchais, lui aussi amateur de viande, de cigares, d’alcool, et accessoirement… YouTubeur d’extrême-droite. Celui qu’on a vu chez Hanouna, et qui vit désormais aux Etats-Unis pour assouvir sa passion des armes, était décrit ainsi par Streetpress en 2021 : « Un radical qui, selon nos informations, a frayé avec ce qui se fait de pire en France en termes de crânes rasés ou de néonazis violents. Il n’a d’ailleurs pas coupé les ponts et continue à entretenir des relations avec les réseaux d’extrême droite. » Après une session de tir avec des AR15 en mars 2022, succédant comme invités à Jean Messiah et Thaïs d’Escufon, les trois hommes se sont retrouvés quelques mois plus tard dans un format podcast. Une discussion en toute détente autour de leur travail sur YouTube, la quête de moments plus rustiques pour Scott, ou les ambitions gaming de Scott.

L’alcool omniprésent, de Pierre Croce sur YouTube à Charline Pradeau sur Tik Tok
Citons aussi d’autres types d’influenceurs « bons vivants » revendiquent leur vision du « bien manger », du « bien boire », ancré dans la fierté du terroir français. On pense au Grand Gaulois, à Dose de France, ou Les Moustachus en Vadrouille. Tous se mettent en scène avec de l’alcool, et régulièrement dans un cadre festif.
Sans aller jusqu’à frôler avec l’extrême-droite ou le coma éthylique, la chaîne Une bière et Jivay centre également ses contenus sur l’alcool, essentiellement la bière. Lui aussi réalise des partenariats avec des marques de bières, promeut ses propres produits, mais opte pour une approche vulgarisation, plus factuelle, et donc plus en phase avec la réglementation Evin. Néanmoins, il n’est pas rare de le voir poser, un verre à la main, sur sa page Instagram. Et récemment, on l’a vu collaborer, via sa propre brasserie, avec le vidéaste Julien Ménielle qui propose désormais ses propres recettes de bière.
Les vidéastes plus mainstream vont d’ailleurs eux aussi utiliser l’alcool comme matière à vidéo, mais de façon plus sporadique. Chez McFly et Carlito, on teste des champagnes avec Natoo et des bières avec Elian Ventre, comparse de Maxime Biaggi. Kemar a vendu sa cuvée de vin. MorganVS, spécialisé en food, multiplie aussi les dégustations comparatives. Avec ses camarades de Maison Grise, Pierre Croce a réalisé plusieurs vidéos de tests d’alcool, au point d’alerter Addictions France, qui sensibilise notamment sur les dangers de la consommation d’alcool. L’association l’a d’ailleurs poursuivi en justice pour une vidéo où il teste, avec son ami influenceur Benjamin Verrecchia (Chef Verrecchia), les boissons les plus alcoolisées du monde. La justice l’a condamné à une amende et lui a demandé de retirer la vidéo.

Mais bien au-delà de ces figures masculines, la consommation d’alcool comme contenu de divertissement présent chez les créatrices. AnnaRvr, par exemple, a récemment été condamnée à une amende avec sursis et d’un montant de 3000 euros. La raison, expliquée par Addictions France : « des publications telles que « le rosé, ma passion n°1 » et de multiples stories associant l’accomplissement personnel et les moments de fêtes à la promotion d’alcool. »
Sur Tik Tok, on croise également la route d’une créatrice de contenus que beaucoup aimeraient voir en featuring avec les deux comparses de Cocobongo : Charline Pradeau. Âgé de 22 ans et suivie par 142.000 personnes, elle propose des formats populaires d’internet, comme des unboxing, des haul, des vlogs, et distille régulièrement des conseils en tout genre. Mais ses contenus les plus vus concernent ses virées alcoolisées, en marge d’un match de rugby ou lors de soirées dans des bars avec ses amis. Le tout est filmé au téléphone, sans jamais chercher à cacher l’impact de l’alcool sur ses consommateurs. Au contraire : pour Charline et son public, c’est dans l’ivresse des protagonistes que réside la force de ces vidéos. Dans un récent Tik Tok, accompagnée d’un avertissement de la plateforme pour contenu dangereux, elle expliquait qu’un de ses amis, ivre, était parti aux urgences après s’être ouvert le crâne. A l’image, plusieurs tâches de sang étaient visibles sur un mur. La vidéo a depuis été supprimée.


Un message de prévention suffit-il ?
Une ambiance qui rappelle celle de Cocobongo. Ce qui frappe, néanmoins, c’est l’absence du fameux message rappelant la dangerosité de l’alcool et invitant à consommer avec modération. La formule de prévention, souvent écrite « L’abus d’alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération », est pourtant rendu obligatoire par la loi.
La jeune femme conseille parfois de manger avant de boire, mais ses Tik Tok sont mis en ligne sans avertissement, ni dans ses vidéos, ni dans la description. « Ni Addictions France, ni Avenir Santé, avec qui on collabore pour notre veille, ne connaissait le compte de Charline Pradeau, explique Franck Lecas, Responsable du pôle « projets politiques publiques » d’Addiction France. Mais nous allons entamer une réflexion à son sujet car, a priori, ce genre de compte ne devrait pas exister sur Tik Tok, au vu de leur politique, mais aussi de la loi Evin. » Contactée, l’agence de Charline Pradeau n’a pas répondu à ma sollicitation.
La plupart des créateurs de contenus, et notamment lorsqu’ils deviennent plus visibles, finissent néanmoins par ajouter le fameux message de prévention. Sur l’écran titre, Cocobongo écrit ainsi : « Nous rappelons que l’abus d’alcool est dangereux pour la santé. » Et en description, ils précisent : « Nous proposons un contenu à caractère purement humoristique qui ne doit pas vous encourager à consommer avec excès. Merci de considérer cette vidéo dans son contexte, avec recul et second degré. Prenez grand soin de vous les cocos ! »
Mais ce message suffit-il ? « Il n’y a pas besoin de transaction commerciale pour que la loi Evin s’applique, précise Franck Lecas. Et le message de prévention ne rend pas le contenu légal. Par ailleurs, le fait de dire « à consommer avec modération », c’est déjà une injonction à la consommation, et une formulation qui n’est pas efficace. Il faut repenser ce type de message. » Addictions France a déjà contacté Scott de Cocobongo pour engager une discussion, sans avoir de réponse. Le duo n’a pas non plus répondu à ma demande d’interview.
« Sans jouer les pères la morale, les influenceurs devraient prendre conscience que l’alcool est un produit dangereux, et qu’en faire des contenus rigolos pose une question morale et légale. On ne sais pas ce qu’on va faire avec les contenus de McFly et Carlito, et encore une fois on ne veut pas faire la morale, mais la mise en scène de la consommation d’alcool dans des vidéos très suivies, c’est un enjeu pour nous. »

La loi sur les influenceurs, votée en juin 2023, aurait pu faire basculer le cadre légal sur la promotion de l’alcool en ligne. Plusieurs parlementaires souhaitaient interdire aux influenceurs de faire de la publicité pour l’alcool. Le député PS Arthur Delaporte, co-rapporteur de la loi, avait même évoqué en séance la chaîne Cocobongo dans ces termes : « Ce dont nous avons besoin, c’est de jurisprudence et d’action. Les comptes faisant la promotion d’alcool ne devraient pas exister. Je pense à Cocobongo, sur YouTube, qui compte 354 000 abonnés. Je lance un appel solennel aux plateformes : supprimez ces comptes, ou c’est la justice qui sera saisie. »
L’amendement visant à interdire ce type de publicité a finalement été rejeté à l’Assemblée nationale le 30 mars 2023, avec 28 votants pour, 34 contre. Un vote qui, en coulisses, a fait sans surprise l’objet de lobbying, mené notamment par des alcooliers. Plusieurs députés, convaincus par leurs échanges avec des représentants de l’industrie, ont donc décidé de s’opposer à l’amendement.
Cocobongo, Charline Pradeau et leurs camarades peuvent ainsi continuer à festoyer, un verre dans une main, une caméra dans l’autre.

