Internet : le nouveau terrain de jeu des mouvements sectaires.

Aujourd’hui, il y a des embrigadés qui n’ont jamais eu à sortir de chez eux pour faire partie d’un mouvement sectaire. Cela peut sembler un peu banal, mais en réalité il faut se rendre compte de ce que ça veut dire. Globalement, on a tendance à se sentir protégé des mouvements sectaires. On se dit que nous, on ne tomberait pas dedans, surtout lorsque l’on imagine le phénomène comme étant un groupe de personnes que l’on rejoint, physiquement, avec des pratiques étranges. Le fait que des communautés soient aujourd’hui entièrement numériques enlève une barrière que l’on pense nous protéger, celle de la rencontre.

Car oui, il y a des gourous entièrement numériques, surtout depuis la crise sanitaire. Des communautés qui se composent de pages Facebook, de groupes WhatsApp, qui recrutent sur TikTok ou Insta, des maîtres qui propagent leurs paroles à des centaines de milliers d’abonnés sur YouTube. Et vous allez voir qu’il y en a pour tous les goûts…

Mais contrairement à ce qu’on pourrait penser, utiliser le web pour promouvoir son mouvement et recruter n’est pas quelque chose de nouveau. On en retrouve déjà les premières traces dès les années 90 avec une secte tristement célèbre : Heaven’s Gate. C’est un mouvement mené par Bonnie Nettles et Marshal Applewhite à travers les États-Unis. Pour eux, la terre allait être détruite et recyclée, et le seul moyen d’être sauvé était de s’en échapper, ce qui s’est conclu de manière dramatique en 1997.

Marshal Applewhite et Bonnie Nettles.

Si le mouvement semble s’éteindre avec cet évènement dramatique, en 2015, Quentin Bruet-Ferréol, l’auteur du blog Tryangle, un cabinet de curiosité qui se penche sur les recoins sombres d’internet, tombe sur le site web d’Heaven’s Gate, encore actif aujourd’hui. 

Capture d’écran du site d’Heaven’s Gate.

Dans une interview au site l’ADN, Quentin explique qu’il va s’en suivre cinq ans d’enquête sur ce mouvement qui, des années après, continue d’exister, maintenu en ligne par d’anciens adeptes. Ce qui est intéressant avec ce mouvement, c’est qu’il s’agirait d’une des toutes premières sectes présentes sur internet. Dès les années 90, ils tentaient de propager leurs idées et de recruter de nouveaux adeptes sur des forums, d’abord religieux, puis sur des forums plus spécialisés dans la culture geek. Pour eux, internet était, déjà à cette époque, le moyen de trouver d’autres personnes avec des sensibilités similaires.

Alors bien-sûr, à cette époque, le web était beaucoup moins répandu qu’aujourd’hui et la force de frappe était très limitée… et heureusement vu la tournure qu’ont pris les événements. Dans son interview, Quentin Bruet-Ferréol explique que seulement un couple aurait été recruté via ce canal, dont une femme qui a fait partie du massacre. Mais, comme un écho du passé, le site de la secte, peut-être l’un des tout premiers de l’histoire d’internet, est encore en ligne aujourd’hui.

Malgré tout, dans les années 90, pour recruter de nouveaux adeptes, les gourous n’avaient pas beaucoup de possibilités. Pour la plupart, il s’agissait d’un travail de bouche à oreille. On pouvait croiser, dans la rue, des adeptes nous vantant les mérites du mouvement qu’ils ont intégré, tract à l’appui. La force de frappe d’un mouvement était alors limitée à ses capacités d’aller à la rencontre des gens dans la rue, au nombre d’adeptes prêts à faire du recrutement sauvage, et aux compétences de chaque membre à convaincre.

Mais, comme dans bien d’autres domaines, internet a bouleversé cela. Plus besoin d’imprimer des tracts et d’aller en masse se confronter aux passants, un nouvel outil change la donne : les algorithmes du web. Par essence, les algorithmes de recommandation vont s’intéresser à nos goûts et nous proposer des choses en cohérence avec ce que l’on aime voir, avec, pour objectif, une chronophagie des plus absolues.

C’est cette notion qui va révolutionner les capacités de recrutement des mouvements sectaires. En effet, lorsqu’ils distribuaient des tracts dans la rue, il était assez difficile de trouver des personnes qui, d’emblée, partageaient une certaine sensibilité nécessaire pour convaincre le futur adepte. Sur internet, les algorithmes de recommandation vont faire ce travail à leur place et grandement aider à la phase de séduction.

En plus de permettre de parler à beaucoup plus de monde, le contenu lié à un mouvement va se retrouver recommandé par ces algorithmes à des personnes qui partagent déjà certaines sensibilités. Par exemple, si je m’intéresse déjà au bien-être, au fait de prendre soin de soi et à des pratiques un peu alternatives, je me ferai recommander plus facilement le contenu d’un gourou qui accroche les gens en expliquant que les jus de légumes sont bons pour la santé, avant de dévier, petit à petit, auprès de ses plus fervents abonnés vers des propos beaucoup plus extrêmes et graves, promettant de tout guérir avec des jus de concombre, par exemple.

Le problème, ce qui va rendre cela d’autant plus pervers sur internet, c’est que lorsque quelqu’un va commencer à s’y intéresser, sans forcément être convaincu ou devenir tout de suite adepte, alors cette personne va se retrouver de plus en plus confrontée à ce genre de contenu. On appelle ça la Bulle de filtre, c’est un concept théorisé en 2011 par Eli Pariser, un militant web. Alors bien sûr, cet effet d’exclusion de contenu lié au fonctionnement des algorithmes du web, n’est pas limité aux dérives sectaires, au contraire c’est assez omniprésent. Mais dans le cadre d’une approche numérique des dérives sectaires, elles peuvent être d’une grande aide pour les pseudo-gourous 2.0.

Il faut comprendre que, hors du web, pour initier un potentiel futur adepte à une idéologie, ça n’est pas si simple. Il ne suffit pas de dire “Bois des jus et tu seras guéri” ou “rejoins-nous pour éviter la fin du monde”, non, la plupart du temps cela ne se passe pas comme ça. Il y a une phase de séduction qui peut être longue, et une phase de déconstruction de la personne qui est délicate.

Si l’on a tendance à se sentir protégé de ce genre de mouvement, c’est que, lorsque l’on en entend parler, on entend surtout les idées les plus farfelues d’un mouvement, celles qui sont graves ou qui vont mener à des dérives très importantes.

Mais en réalité, avant d’initier un adepte à ces idées là, le chemin est assez long. Cela se fait petit à petit, en douceur, en noyant les idées surprenantes dans un tas d’idées beaucoup plus acceptables. Cela demande à ce que ces idées soient martelées régulièrement au futur initié pour qu’il adhère petit à petit d’abord à celles qui sont acceptables, puis ensuite les un peu farfelues pour commencer à envisager les idées les plus extrêmes, triant au passage, les personnes les plus susceptibles d’adhérer au groupe.

Pour comprendre ça, je vous conseille une chronique de Clément Viktorovitch qui parle de la fenêtre d’overton, un concept voisin à propos des idées acceptables en politique.

Alors, avant internet, pour réussir à faire avaler ces idées aux futurs adeptes, il fallait les voir très régulièrement, les entourer d’un groupe, leur faire lire des livres, ça demandait beaucoup de temps. La bulle de filtre va naturellement simplifier ce processus. Enfermant petit à petit quelqu’un dans le type de contenu auquel il semble s’intéresser, elle va l’exposer de plus en plus à des idées cohérentes avec celles de certains groupes. Si ça concerne le domaine de la santé par exemple, la personne verra de plus en plus de pseudo-articles passer sur des pratiques alternatives qui semblent efficaces, des posts et des témoignages de personnes qui les promeuvent, et, petit à petit, à force d’en entendre parler, et en bien, elle va trouver certaines idées plus acceptables, jusqu’à pouvoir, au bout d’un moment, penser sincèrement que des pratiques, pourtant ahurissantes, peuvent l’aider.

Alors attention, je ne dis pas que suivre telle ou telle pratique fait que l’on est nécessairement dans une secte. Ce qu’il y a, c’est que certains influenceurs ou certains groupes, qui, eux-mêmes, ne sont pas forcément soumis aux dérives sectaires, font la promotion de certaines pratiques qui, elles, sont des portes d’entrée vers ces dérives. Il faut bien comprendre qu’il ne s’agit pas d’en faire une généralité absolue. Expliquer un mécanisme ne veut pas dire qu’il est infaillible avec un taux de réussite de 100 %. Au contraire, ça ne marche pas à tous les coups et heureusement. Mais si ça fonctionne même sur un tout petit pourcentage de personnes, il y a une exposition telle que ce petit pourcentage commence à représenter pas mal de monde. Alors il est important de comprendre ces mécanismes pour savoir les repérer, car les mouvements sectaires du web, eux, savent les exploiter pour recruter de nouveaux adeptes.

Mais malgré tout, et heureusement, on se rend de plus en plus compte du danger, et les plateformes également. Alors, toutes sont à peu près d’accord pour dire qu’elles vont faire attention à ne pas recommander des gourous ou du contenu pouvant tomber dans des dérives sectaires. Mais malgré tout, ces dernières savent encore bien se cacher derrière un contenu d’apparence clean.

Sur le web, la vitrine des dérives sectaires se retrouve sur la grande place faite aux théories New Age et aux pratiques qui en découlent. Le New Age, pour résumer, c’est un mouvement spirituel de la fin du 19ème siècle qui a trouvé un regain de popularité depuis les années 60. C’est une approche globale, holistique et spiritualiste du monde, où le corps, l’âme, l’esprit et le cosmos sont liés.

La particularité de ce mouvement c’est qu’il prétend avoir réponse à tous et en particulier tous les maux. Le New Age, traduit en français par Nouvel Âge, va traiter n’importe quel sujet : la religion, la science, la philosophie, l’ésotérisme, l’astrologie, la mythologie, le mysticisme, la spiritualité, l’écologie, la psychologie, le développement personnel, les médecines de l’âme, les médecines du corps… Il m’en reste un peu, je vous le mets quand même ?

Pour l’UNADFI, l’association de défense des victimes de secte :

Le New Age a réussi à populariser son idéologie sans jamais dire son nom, en gommant ses origines et en exploitant des pratiques découlant de ses principes de base : « énergie », « fluides vitaux », « aura », « esprits » et même « extraterrestres ». Grâce à sa plasticité, sa capacité à s’adapter et à s’infiltrer dans différents domaines, il est parvenu à traverser les époques et exerce encore aujourd’hui une influence importante.

Alors, aujourd’hui, dans les dérives sectaires les plus connues, on retrouve pas mal de pensées et de pratiques qui s’inspirent ou qui viennent directement de ce mouvement. Cela peut aller de certaines pratiques de yoga ou de méditation jusqu’à des traitements pseudo-médicaux dont les conséquences peuvent être dangereuses.

Mais si ces pratiques, soumises à certaines dérives, sont parfois visibles de loin, il ne s’agit que de la pointe de l’iceberg. Sur internet, on trouve également des dérives sectaires dans des domaines que l’on n’imaginerait pas forcément, et face auxquels on se sent donc plus facilement protéger, face auxquelles on baisserait plus facilement la garde. Par exemple, il y a une forte prévalence des dérives sectaires dans les domaines du coaching, du développement personnel ou encore des communautés financières, du marketing multi-niveau.

En 2021, la Miviludes, la mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, a reçu près d’une centaine d’alertes concernant le marketing multiniveau, pareil pour la formation professionnelle et le double qui concernent le développement personnel et le coaching.

Ce qui est intéressant vis-à-vis de ces mouvements, c’est justement le rapport au spirituel. Dans la pensée collective, on imagine les sectes comme étant intrinsèquement liées à une pensée spirituelle, voire religieuse. Ou en tous cas avec une spiritualité que l’on imagine religieuse. Vous allez voir que ça n’est pas totalement faux, mais, dans ce cadre là, cette spiritualité se déplace sur un autre plan.

Quand on prend certains domaines, le coaching par exemple ou encore le marketing multi niveau, il n’y a, d’apparence, aucune spiritualité (au sens religieux). Il n’y a pas de prière, pas de divinité, pas vraiment de prophète et de prophéties. Alors c’est une nouvelle barrière de méfiance qui s’écroule. Si je suis athée, ou en tous cas, que je me méfie des mouvements qui affichent un certain déisme au théisme, ou une quelconque spiritualité, alors je pourrais me penser protégé de pas mal de dérives sectaires étant donné qu’on a facilement tendance à les lier.

Mais en réalité, si l’on prend le coaching ou le marketing multi niveau par exemple, on va retrouver les mêmes schémas, mais déplacés sur un plan plus terrestre. Le leader, qu’il soit coach ou à la tête d’une communauté financière, tiendra place de prophète promettant un paradis, que ce soit l’accès à la fortune ou au bonheur, si l’on suit ses paroles, ses recommandations. Ses livres seront étudiés religieusement par les adeptes, ses conseils et ses paroles seront entendues comme celles du messie. Et ses meetings, de vrais shows pouvant réunir parfois plusieurs milliers de personnes, seront suivis telle une messe.

L’absence de spiritualité apparente n’est pas véritablement une absence de religiosité dans ces mouvements. Les mécanismes restent en place mais se déplacent sur un plan plus terrestre et d’apparence plus rationnel.

Alors comment se prémunir, ou sortir de ça… ?

À vrai dire c’est très compliqué. Il faut être prudent face aux belles promesses, tâcher de garder un esprit critique et de repérer les idées étranges, même si elles peuvent paraître confortables. Cela demande beaucoup plus d’effort de repérer ou de sortir d’un mouvement que d’en créer ou d’en défendre un.

Si vous avez des doutes, n’hésitez pas à faire appel aux associations qui sont là pour ça, comme l’UNADFI, le CCMM et bien d’autres. Sans pouvoir apporter de solution miracle, elles savent orienter, alerter et donner des conseils utiles. 

Le mieux reste encore de savoir repérer les mécanismes d’embrigadement et les signaux d’alertes.

Pour aller plus loin sur le sujet :


Le site de Quentin Bruet-Ferréol
https://www.tryangle.fr/
Son ITW dans l’ADN
https://www.ladn.eu/media-mutants/reseaux-sociaux/sectes-reseauxsociaux/
Algorithmes : Les recettes secrètes des géants du web
https://www.youtube.com/watch?v=d8yKfp1moDQ&list=PLBuP2tNW75r43k15BjAl0UgV_N6rP774n
Sur le New Age
https://www.unadfi.org/wp-content/uploads/2016/09/Le-New-Age.pdf
https://www.courrierinternational.com/article/decryptage-comment-le-mouvement-new-age-californien-sest-tourne-vers-le-complotisme
https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-temps-du-debat-d-ete/doit-on-s-inquieter-de-la-resurgence-des-pratiques-new-age-6991365
Rapports de la Miviludes
https://www.miviludes.interieur.gouv.fr/sites/default/files/publications/francais/MIVILUDES-RAPPORT2021_0.pdf
https://www.miviludes.interieur.gouv.fr/sites/default/files/publications/francais/PDF%20POUR%20LE%20WEB%20%28AOU%CC%82T%2021%29.pdf
Le phénomène sectaire à l’air du numérique (unadfi)
https://www.unadfi.org/wp-content/uploads/2020/01/Le-ph%C3%A9nom%C3%A8ne-sectaire-%C3%A0-l%E2%80%99heure-du-num%C3%A9rique.pdf
Sur le MLM :
https://lesjours.fr/obsessions/arnaque-marketing-sectaire/ep1-fanguin-melius-trading/
https://www.welcometothejungle.com/fr/articles/marketing-reseau-arnaque
Eli Pariser sur la bulle de filtre
https://www.youtube.com/watch?v=B8ofWFx525s&t=0s
Sur la chambre d’écho et la bulle de filtre (et sa remise en question) :
https://reutersinstitute.politics.ox.ac.uk/risj-review/truth-behind-filter-bubbles-bursting-some-myths
https://www.archimag.com/veille-documentation/2017/10/12/internet-enfermer-bulle-informationelle
https://www.lemonde.fr/blog/fredericjoignot/2016/08/30/comment-les-algorithmes-nous-enferment-dans-une-bulle-intellectuelle/
https://www.technologyreview.com/2018/08/22/140661/this-is-what-filter-bubbles-actually-look-like/
https://www.fondationdescartes.org/2020/07/bulles-de-filtre-et-chambres-decho/
“Ce qu’Internet fait à la diffusion des croyances” par Gérald Bronner :
https://journals.openedition.org/ress/805
Articles interessants
https://www.numerama.com/politique/731881-marketing-amateur-et-vieilles-ficelles-comment-les-sectes-recrutent-sur-internet.html
https://www.bfmtv.com/police-justice/derives-sectaires-quand-les-gourous-utilisent-le-numerique-pour-promouvoir-leurs-therapies_AN-201907300037.html

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