Pourquoi combattre l’inflation ?
Après plus de dix ans de croissance des prix quasi-nulle, l’inflation fait son grand retour. Médias, personnalités politiques… Tout le monde en parle. D’un côté, les médias ont l’inflation sur le bout des lèvres à chaque nouveau numéro :
Capture d’écran de la page “Actualités” sur Google

De l’autre, le “grand public” non-spécialiste de l’économie semble s’intéresser de plus en plus au sujet de l’inflation, comme on peut voir sur les recherches google :
Nombre de recherches du mot “Inflation” sur Google

La hausse des prix est évidemment un sujet médiatique important : chaque hausse globale des prix se répercute sur le pouvoir d’achat des consommateurs, les rendant relativement plus pauvres. Mais une fois qu’on a présenté les gros chiffres, comme l’inflation attendue ou l’inflation observée dans les grandes surfaces, il n’y a pas, a priori, besoin d’y accorder plus d’importance. Pourtant, dans les sections économiques des médias, c’est le sujet majeur du moment.
En réalité, l’inflation a des conséquences bien plus larges que les seuls — mais importants — pouvoirs d’achats des consommateurs. L’inflation est en effet étroitement reliée à la dette, et c’est pourquoi les institutions internationales (notamment le FMI et la Banque Mondiale) ont fait du sujet une priorité, en témoignent la quasi-totalité des articles publiés par le FMI qui concernent directement — ou indirectement — l’inflation.
Ici, je vais tenter de présenter brièvement l’importance de l’inflation, avec une vision plus large que celle que les grands médias présentent
Le combat historique contre l’inflation
L’inflation était, il y a plusieurs décennies, un phénomène qu’on observait surtout en temps de guerre: les pénuries de produits “classiques” créent des tensions sur les prix, et les marchés noirs en profitaient pour pratiquer des prix bien supérieurs aux coûts. En dehors de ces périodes, c’est davantage la question du chômage qui intéressait les médias, les politiques et les économistes.
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, en dehors de certains épisodes qui étaient dûs à une mauvaise gestion économique (notamment dans les pays en développement), l’inflation n’était qu’un lointain souvenir. Du moins jusqu’en 1970.
À partir des années 1970, les chocs pétroliers vont créer une inflation jamais vue dans les pays développés (sauf durant les guerres), et c’est ce qu’on peut voir sur le graphique suivant, qui représente les taux d’inflation dans 4 pays développés :

Note :
- L’inflation en moyenne en France et en Allemagne était bien supérieure durant la période qui contient les deux guerres mondiales (1913–1950), mais on observe bien que l’inflation des années 1970–1990 aux États-Unis et au Royaume-Uni est à son maximum après les chocs pétroliers des années 1970.
- Si vous voulez observer la tendance historique de l’inflation en France, vous pouvez aller sur france-Inflation.com
La “Grande Inflation” des années 1970 et 1980 a des conséquences importantes : elle crée des récessions, freine les reprises, réduit les pouvoirs d’achats des ménages et rend le futur incertain, loin d’être idéal pour faire des prévisions. Sur la base des travaux de quelques économistes (qui deviendront les Monétaristes), les banques centrales vont combattre l’inflation pour la ramener à un seuil “faible et stable”, et c’est ce que les économistes vont appeler la “Grande Modération”, qui va durer du milieu des années 1980 jusqu’au milieu des années 2000.
Cette politique ouvertement anti-inflationniste des banques centrales sera une réussite : l’inflation des pays développés va tomber aux alentours de 2% par an (un taux idéal à en croire la littérature scientifique), les récessions économiques seront exceptionnellement courtes et faibles, et la confiance dans les banques centrales était à son maximum. Cette politique sera d’ailleurs imitée un peu plus tard par les pays en développement pour bénéficier des mêmes conséquences positives :
Évolution de l’inflation depuis 1995 dans les pays émergents

Notes : Le graphique trace la médiane, et l’écart inter-quartiles de l’évolution de l’inflation dans certains pays émergents.
Les politiques des banques centrales se basent globalement sur un ciblage de l’inflation : chaque banque centrale annonce que l’inflation va atteindre une cible dans un horizon de long-terme (en Zone Euro, le taux d’inflation ciblé est de 2% par an), et les acteurs économiques vont adopter un comportement auto-réalisateur qui va amener l’inflation vers la cible (on parle d’ancrage des anticipations lorsque les comportements des acteurs suivent la cible annoncée par la banque centrale).
Cette pratique a très bien marché jusqu’à la crise des Subprimes en 2008.
Mais entre la crise des Subprimes (2008) et la crise du Covid (2020), il semble que la politique anti-inflationniste a trop bien marché, puisque les taux d’inflation n’atteignaient même pas la cible dans la plupart des pays développés. En 2015 par exemple, la Zone Euro a mis en place un plan de relance énorme (le PSPP) pour s’éloigner d’une zone dangereuse, que l’on appelle déflation et qui correspond à une baisse générale des prix. Il en résulte que depuis 10 ans, les Banques Centrales impriment beaucoup d’argent “magique” pour faire remonter l’inflation, souvent sans grand succès.
Le Covid a totalement changé la situation : les confinements à répétition et les changements dans les manières de consommer ont créé des tensions sur les prix, qui ne semblaient pas trop dangereuses au début. Il y a encore quelques mois, l’inflation était bien en-dessous de la cible de 2% en France par exemple. Mais depuis Août 2021, l’inflation a dépassé sa cible, c’est ce qu’on voit sur le graphique suivant :
Évolution de l’inflation en France depuis Janvier 2020

Note : La cible d’inflation en France est de 2%
Entre Mars 2020 et Février 2021, le taux d’inflation français se trouvait à un niveau dangereusement bas, proche de la déflation. Après un rebond qui l’a ramenée à un niveau souhaitable entre Mai 2021 et Août 2021, l’inflation atteint désormais des niveaux que l’on n’a pas connus depuis plus de 10 ans en Europe, bien au-delà de la cible. C’est également le cas dans la plupart des pays développés, et dans certains pays émergents :

Note :
- Le graphique A) représente l’inflation dans le Monde (en Bleu), dans les économies développés (en Rouge) et dans les économies émergentes (en Orange).
- Le graphique B) représente la proportion de pays avancés (Rouge) et émergents (Bleu) dont l’inflation dépasse la cible communiquée par la banque centrale.
- On peut voir que l’inflation en 2022 atteint des sommets inégalés depuis 2008, après une dizaine d’années de quasi-déflation dans les pays avancés et de stabilité des prix dans les pays émergents
Les économistes ne se sont pas inquiétés au début du rebond de l’inflation : si l’inflation est liée au Covid, ou à la crise en Ukraine, il n’y a pas de raison qu’elle ne dure plus longtemps que ces crises : l’inflation est transitoire. En 2021, la présidente de la Banque Centrale Européenne Christine Lagarde annonçait par exemple que l’inflation était “largement transitoire” (Bloomberg). Mais les doutes grandissent à mesure que l’inflation persiste. Jérôme Powell, l’homologue américain de Christine Lagarde, remettait en question la thèse du caractère transitoire de l’inflation (Fortune).
Le phénix de l’inflation fait donc logiquement renaître les inquiétudes des années 1960 et les conséquences que ces hausses de prix avaient sur les économies à l’époque, notamment chez les économistes. Dernièrement, c’est Olivier Blanchard, ancien chef-économiste du FMI, qui a commencé à émettre des doutes sur le caractère transitoire de l’inflation
“[Les économistes qui prévoient une baisse prochaine de l’inflation] ont peut-être raison (et c’est ce que j’espère profondément, pour le bien de l’économie américaine). Mais je suis bien plus inquiet qu’ils ne le sont.”
O. Blanchard “Why I worry about inflation, interest rates, and unemployment” PIIE
Ces inquiétudes grandissantes sont justifiées par les pressions sur l’inflation, qui étaient déjà grandes avec la pandémie, et qui s’amplifient avec 1) le conflit en Ukraine qui risque de durer encore longtemps et 2) le risque auto-entretenu de voir l’inflation perdurer par elle-même.
Parce que le réel problème (de long-terme) est là : si l’inflation explose aujourd’hui, elle risque de le rester pendant longtemps. La raison, c’est que l’inflation est essentiellement le résultat des anticipations d’inflation.
Lorsqu’une population et des entreprises s’attendent à ce que les prix augmentent, ils vont adopter un comportement qui va faire augmenter les prix. Ces prophéties auto-réalisatrices ne sont bloquées que si la banque centrale annonce qu’elle va combattre l’inflation, en faisant des annonces de hausse des taux d’intérêts notamment et en arrêtant d’injecter de l’argent dans l’économie en permanence.
L’absence de solution ?
Si les réponses mettent du temps à arriver du côté des banques centrales, c’est parce qu’elles ne savent pas comment décider. D’un côté, combattre l’inflation aura un effet immédiat en créant des récessions dans le pays et chez nos partenaires commerciaux, mais le problème de l’inflation sera résolu ; De l’autre côté, laisser l’inflation suivre son cours laisse un futur incertain, parce qu’on ne sait pas réellement comment elle va se comporter. Le FMI pense par exemple que l’inflation va se réduire d’elle-même, tandis que certains banquiers centraux commencent à douter de cette « inflation transitoire ».
La solution du « moins mauvais »
Dernièrement, la Fed (la banque centrale américaine) a commencé à annoncer une remontée des taux progressive pour lutter contre l’inflation, suivie timidement par la Banque Centrale Européenne. Les banques centrales semblent donc avoir trouvé une réponse : il faut combattre l’inflation.
Le raisonnement derrière est que la lutte contre l’inflation va générer une récession économique, qui va durer quelques trimestres avant de repartir normalement (d’autant que tout a été mis en place depuis 2010 pour augmenter la résilience des banques afin éviter d’aggraver les crises). Laisser l’inflation augmenter risque de détruire la crédibilité durement acquise des banques centrales depuis les années 1990. La baisse de la crédibilité aurait des effets néfastes pendant plusieurs décennies, et le coût économique sera largement plus grave qu’une récession de court-terme.
Les effets néfastes : la dette
Combattre l’inflation risque non seulement de provoquer une récession économique, mais c’est surtout la question de la dette qui est au centre des préoccupations pour l’économie sur le long-terme. Les États se sont endettés depuis 2008 avec des plans de relance massifs, qu’on qualifie souvent d’argent gratuit. La dette des États les plus développés (et surtout les plus crédibles) était indexée sur un taux très faible, voire négatif (les États étaient payés pour s’endetter).

Si les banques centrales augmentent les taux d’intérêts pour réduire l’inflation, elles vont également augmenter le coût de l’endettement des États. D’ailleurs, les marchés commencent à anticiper la réaction des banques centrales puisque l’on voit que les taux d’intérêts des obligations à 10 ans s’envolent depuis quelques mois. Ce taux est le taux d’intérêts adossé à la tête des États, un poids supplémentaire à rembourser. Et si l’argent gratuit a permis de sortir de la crise de 2008, de 2011 et de 2020, l’augmentation des taux risque de faire peser un nuage de défauts de paiement partout dans le monde, et tous pays confondus.
Taux des obligations 10 ans de l’Italie (bleu foncé), de l’Espagne (bleu turquoise), de la France (jaune) et de l‘Allemagne (vert) entre Mai 2021 et Avril 2022.

Conclusion
Si les banques centrales vont se lancer dans la lutte contre l’inflation, comme elles laissent l’entendre, c’est parce qu’elles n’ont pas le choix : laisser l’inflation perdurer, c’est s’exposer à des conséquences économiques que l’on a déjà connu par le passé et qui risquent de ne pas être populaires
Mais agir contre l’inflation peut être à l’origine d’une nouvelle crise économique, juste après celle liée au Covid. Cette nouvelle crise peut être celle des dettes publiques, très difficile à régler et qui sera sûrement traitée dans un autre article.
Il existe rarement, en économie comme dans bien d’autres domaines, de solution parfaite. Une action amène toujours à des réactions, et les réactions des actions des banques centrales actuellement pourraient être la prochaine plus grande crise économique connue : celle des dettes publiques mondiales.
Pour aller + loin :
Olivier Blanchard “Why I Worry about Inflation, Interest rates and Unemployment” (eng)
FMI “La guerre assombrit les perspectives de l’économie mondiale tandis que l’inflation s’accélère” (fr/eng)
Crédit Agricole “BCE : la sagesse c’est adapter ses convictions à l’évidence” (fr)
Pour l’Eco “Peut-on réduire l’inflation sans casser la croissance ?” (fr)
Philipp Heimberger “La BCE ne doit pas augmenter les taux d’intérêts” (eng)
Reuters “ECB policymakers keen for quick end to bond buys, early rate hike” (eng)
Patrick Artus “Le problème des banques centrales va être insoluble” (fr)