–
Comment une phrase apparemment anodine, prononcée à Washington, a-t-elle pu ébranler tout un gouvernement européen?
À peine installé dans le Bureau ovale, Donald Trump a stupéfié l’Europe en affirmant que l’Espagne faisait partie des BRICS. Cette déclaration a immédiatement provoqué un malaise diplomatique, car l’Espagne est non seulement membre de l’UE, mais aussi un pilier de l’OTAN et de l’ordre libéral occidental. Que le président américain, la figure au cœur de cette alliance, ne reconnaisse pas avec précision la portée et l’importance stratégique de l’Espagne a constitué un sérieux revers symbolique et un dérapage diplomatique difficile à ignorer.
Loin d’être une simple anecdote, cet épisode a révélé à quel point les BRICS se sont imposés comme des acteurs de plus en plus influents dans la politique et l’économie internationales. La crainte suscitée par la gaffe de Trump reflétait bien la perception croissante que ce bloc présente un défi direct à l’ordre international établi.

Pays membres en bleu foncé
Pays partenaires en bleu claire
Pays candidats en vert
L’alliance des BRICS a été formée en 2009, lorsque plusieurs économies émergentes ont décidé de coordonner leurs efforts afin de renforcer leur coopération financière, économique et politique. Le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine ont fondé ce groupe, avant d’être rejoint par l’Afrique du Sud en 2010. Le bloc représente actuellement environ 50 % de la population mondiale et près de 40 % du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat. Il faut toutefois noter que la Chine, à elle seule, compte pour environ 70 % du PIB du groupe, concentrant une part disproportionnée de sa capacité économique et de son influence.
Aujourd’hui, les BRICS, et surtout la Chine, sont à nouveau au centre du débat mondial. Pour comprendre l’inquiétude qui a suivi la déclaration de Trump, il faut d’abord analyser clairement ce qu’est cette organisation, et, surtout, pourquoi son ascension suscite des inquiétudes croissantes quant à l’équilibre international. La question, dans ce contexte, est inévitable : pourquoi cette institution attire-t-elle autant l’attention aujourd’hui?
Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, et l’échec du modèle soviétique, les principales démocraties occidentales, avec les États-Unis à leur tête, ont promu un cadre de règles, d’institutions et de relations décrit comme l’ « ordre international libéral ». Ce système reposait sur des principes libéraux et sur la coopération entre États au sein d’organisations multilatérales conçues pour garantir la stabilité et la sécurité collective.
Une situation qui a conduit Francis Fukuyama à formuler sa thèse de la “fin de l’histoire”, selon laquelle la démocratie libérale et l’économie de marché constituent le résultat ultime de l’évolution politique des sociétés humaines.

Ces dernières décennies, les États-Unis ont maintenu leur hégémonie grâce à cet ordre, en s’appuyant sur des alliances géopolitiques, des valeurs universalistes avec des institutions telles que l’OTAN et le FMI comme piliers fondamentaux. Ce cadre a garanti l’hégémonie du dollar en permettant aux États-Unis d’obtenir des prêts à des conditions plus favorables que tout autre pays, de financer leurs déficits sans risque immédiat et de consolider leur dette comme l’actif le plus sûr du système financier mondial.
Un autre élément est au centre de la puissance économique du système occidental: le réseau SWIFT. Cette infrastructure de paiement mondiale relie la plupart des banques du monde et sert d’intermédiaire dans les transferts internationaux. Par exemple, lorsqu’une entreprise européenne règle un fournisseur asiatique, le message bancaire transite par SWIFT. Sans accès à ce réseau, une banque peut difficilement effectuer des paiements transfrontaliers, ce qui explique pourquoi ce réseau constitue un instrument de pouvoir économique majeur.
Cependant, malgré sa position dominante et son influence, l’ordre international libéral commence à montrer des fissures de plus en plus évidentes.
Les crises financières des dernières décennies ont remis en question la compétence des élites occidentales chargées de gérer l’ordre économique mondial.
La stratégie américaine consistant à façonner le monde selon ses propres paramètres a encouragé la formation d’une coalition d’États qui rejettent son hégémonie. De même, des épisodes spécifiques tels que le Brexit, le blocage par Obama de l’Organe d’appel de l’OMC, considéré comme le gardien du libre-échange, et le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche ont intensifié les doutes quant à la solidité et à la légitimité de ce système.
Une légitimité contestée plus largement lorsque le dollar est utilisé comme un outil de pression politique. Cela s’est particulièrement manifesté en 2022, lors des sanctions contre la Russie, lorsque de nombreuses banques ont été exclues des circuits financiers en dollars, que les réserves de devises russes détenues à l’étranger ont été gelées et que les transactions avec certaines institutions ont été restreintes, ce qui a considérablement compliqué le commerce international de la Russie et de ses partenaires. C’est dans ce contexte que la Chine, principal moteur des BRICS, remet plus directement en question l’ordre libéral afin de remodeler le système international à son avantage.
Les récentes initiatives des BRICS sont perçues comme une menace directe pour Washington puisqu’elle cherche à offrir des alternatives aux institutions dominées par l’Occident. Une étape clé de cette stratégie des BRICS a été la création, en 2014, de la “New Development Bank”, destinée à financer des projets de développement dans les économies émergentes. Ainsi que le “Contingent Reserve Arrangement”, un fonds de 100 milliards de dollars conçu pour protéger les pays membres contre les crises financières. Ces deux types d’interventions relevaient jusqu’alors principalement de la Banque mondiale et du Fonds Monétaire International; l’émergence d’un nouvel acteur dans ce domaine constitue donc un défi direct à ces institutions, piliers essentiels de l’ordre international libéral.
Une autre illustration de ce défi direct se trouve dans l’introduction en 2018 d’un nouveau mécanisme de paiement international appelé “NIPS”. Ce système vise à faciliter les transactions entre les pays membres sans passer par le réseau bancaire international SWIFT, qui domine actuellement les paiements transfrontaliers. Bien que le projet ait progressé lentement pendant plusieurs années, il a regagné en visibilité en octobre 2024. À cette occasion, les pays membres ont officiellement présenté et approuvé le système sous le nom de BRICS Pay.
Cette initiative vise à faciliter les transactions internationales en monnaies locales et à réduire la centralité du dollar. Le système reposerait sur un réseau de messagerie décentralisé connu sous le nom de DCMS, initialement développé en Russie mais conçu comme une infrastructure distribuée entre les pays membres, sans centre de pouvoir clairement défini. Cette conception permettrait à chaque État de conserver le contrôle de son infrastructure financière et de commercer directement avec d’autres pays sans recourir au dollar, érodant ainsi progressivement l’hégémonie de cette monnaie. Ce projet représente un défi direct au système SWIFT et à l’ordre international libéral. Et nous ne pouvons nous empêcher de penser à la réaction des pays occidentaux: l’exemple en est la gaffe de Donald Trump qui a affirmé à tort que l’Espagne faisait partie des BRICS, ce qui a provoqué un malaise diplomatique et rappelé que l’émergence d’un acteur capable de défier la suprématie du dollar surprend et déstabilise l’ordre financier existant, bouclant ainsi la boucle avec l’introduction du sujet.
Cependant, d’importants obstacles subsistent entre l’ambition de proposer un système alternatif et la réalité. Bien qu’un prototype initial de BRICS Pay ait été présenté à Moscou, le chemin vers un système pleinement fonctionnel s’annonce long et complexe.
L’expérience de l’Union européenne montre que l’intégration financière nécessite du temps, de la coordination et un degré élevé de convergence économique. Les pays membres du BRICS présentent eux de profondes divergences en termes de niveaux de développement, de politiques monétaires et de priorités stratégiques, ce qui rend difficile la mise en place d’un cadre stable et cohérent.
Reste que l’ascension rapide des BRICS en un laps de temps relativement court, sa puissance économique grandissante, sa capacité à développer des institutions financières et des outils partagés rendent de plus en plus concrète une inquiétude croissante parmi les puissances occidentales. À ce titre, le lapsus diplomatique de Donald Trump illustre cette nervosité face à l’émergence d’un contre-modèle qui, bien qu incomplet, remet en question assez directement les fondements de l’ordre libéral établi et prépare l’avènement d’un monde de plus en plus fragmenté et multipolaire.
Écrit par Ana Lorenzo López
Bibliographie :
BBVA. (s.d.). SWIFT : le système qui facilite le mouvement des capitaux entre les pays.https://www.bbva.com/es/salud-financiera/swift-el-sistema-que-facilita-el-movimiento-de-capitales-entre-paises/
Bloomberg Línea. (s.d.). BRICS vs. G7 : les chiffres derrière leur force et la bataille pour dominer l’économie mondiale.https://www.bloomberglinea.com/economia/brics-vs-g7-las-cifras-detras-de-su-fuerza-y-el-pulso-por-dominar-la-economia-mundial/
BRICS Pay. (s.d.). Site officiel de BRICS Pay.https://www.brics-pay.com/
Congressional Research Service. (2023, February 22). Russia’s war on Ukraine: Financial and trade sanctions (CRS Report No. IF12062). Library of Congress. https://www.congress.gov/crs_external_products/IF/HTML/IF12062.web.html
CNBC. (2025, 13 juin). L’emprise étroite de la Chine sur les terres rares ne montre que peu de signes d’affaiblissement. https://www.cnbc.com/2025/06/13/chinas-tight-grip-on-rare-earths-shows-little-sign-of-weakening.html
ESADE. (s.d.). Trump, le dollar et le « privilège exorbitant » : est-ce l’heure de l’euro ? https://www.esade.edu/es/articulos/trump-el-dolar-y-el-privilegio-exorbitante-la-hora-del-euro
Euronews. (2025, 21 janvier). Donald Trump parle de l’Espagne comme d’un pays membre des BRICS : ironie ou erreur ? https://es.euronews.com/2025/01/21/donald-trump-habla-de-espana-como-pais-miembro-de-los-brics-ironia-o-error
Fondation Carolina. (s.d.). La crise de l’ordre international libéral. https://www.fundacioncarolina.es/la-crisis-del-orden-liberal-internacional/
Le Grand Continent. (2023, August 24). Les BRICS s’élargissent au sommet de Johannesburg : le groupe pèsera 36 % du PIB mondial et 46 % de la population. Le Grand Continent. https://legrandcontinent.eu/fr/2023/08/24/les-brics-selargissent-au-sommet-de-johannesburg-avec-argentine-egypte-ethiopie-iran-arabie-saoudite-et-eau-le-groupe-pesera-36-du-pib-mondial-et-46-de-la-population/
Misión Verdad. (s.d.). La plateforme BRICS Pay ouvre une nouvelle brèche dans le pouvoir du dollar.https://misionverdad.com/globalistan/la-plataforma-brics-pay-abre-una-nueva-grieta-al-poder-del-dolar
New Development Bank. (s.d.). À propos de la NDB. https://www.ndb.int/
Real Instituto Elcano. (s.d.). L’érosion de l’ordre international libéral et la transition vers un nouveau système. https://www.realinstitutoelcano.org/analisis/la-erosion-del-orden-liberal-internacional-y-la-transicion-hacia-un-nuevo-sistema/
Sophia Institute of International Relations. (2021). L’ordre international libéral : origines, crise et perspectives (SIIR Working Paper n° 4). Université Sophia. https://dept.sophia.ac.jp/is/ir/wordpress/wp-content/uploads/2021/09/SIIR-Working-Paper-No.-4-Anno-1.pdf
Statista. (n.d.). Global rare earth production [Chart]. Statista. https://www.statista.com/chart/18278/global-rare-earth-production/
Wikipedia. (s. f.). BRICS. Wikipedia, la enciclopedia libre. Recuperado de https://es.wikipedia.org/wiki/BRICS
World Economic Forum. (2017, October 3). The liberal international order – a health check. World Economic Forum. https://www.weforum.org/stories/2017/10/the-liberal-international-order-a-health-check/