En 1973, au Chili, peu après le coup d’Etat dirigé par le général Pinochet, un groupe d’économistes néolibéraux, les Chicago Boys, présentent au gouvernement militaire “La Brique”. Un manuel qui va remodeler le modèle économique du Chili jusqu’à encore aujourd’hui, et en faire le tout premier pays à appliquer une politique néolibérale à l’échelle nationale.
Le Chili connaît une forte croissance, le prix Nobel d’économie Milton Friedman parle du “miracle chilien”, ça devient un modèle pour les pays en développement.
Jusqu’aux manifestations géantes de 2019 qui bouleversent le pays.
“Je ne sais pas quelles sont les plaintes des personnes qui manifestent. Je crois avoir entendu qu’ils veulent que tout soit gratuit. Ça ne marche pas comme ça.” Arnold Harberger, professeur à l’université de Chicago
Chili, pays le plus avancé ?
Le Chili est considéré comme l’un des pays les plus “avancés économiquement” d’Amérique latine, si ce n’est le pays le plus “avancé”.
À partir des années 80, le pays a connu une forte croissance économique et su attirer des investisseurs étrangers et des entreprises. Le Chili est alors classé comme le pays le plus compétitif de la région par le World Economics forum et le taux de pauvreté mesurer par le nombre de personnes vivant avec moins de 5,50 dollars par jour y est passé de 52 % en 1987 à seulement 3,6 % en 2017.
Avec ces indicateurs, le Chili excelle et fait mieux que la plupart des autres pays d’Amérique latine.
Mais voilà, en 2019, la population chilienne sort en masse pour manifester, suite à l’annonce de l’augmentation du prix du ticket de transport. Ces manifestations vont durer plusieurs mois, la colère des Chiliens et la violence des répressions va conduire à la mort de 30 personnes.
Pourquoi est ce qu’un des pays les plus avancés économiquement de la région, connaît des manifestations de cette ampleur, signe d’un fort mécontentement populaire ?
Les Chicago Boys
Dans les années 50, l’université de Chicago, aux Etats-Unis, et l’université privée catholique du Chili, passent un accord. Les professeurs de l’université de Chicago donnent cours au Chili et des étudiants chiliens vont suivre des cours à l’université de Chicago. Leurs professeurs ne sont autres qu’Arnold Harberger et Milton Friedman en personne. Tous deux de célèbres et ardents défenseurs du libéralisme économique. Milton Friedman, est même un des pionnier du courant “monétariste”, qui soutient, que l’offre de monnaie est un déterminant important de la croissance économique.
Sa théorie veut que l’augmentation de monnaie en circulation, fait baisser les taux d’intérêts. Les gens peuvent emprunter plus facilement puisque l’emprunt n’est pas cher, donc la consommation augmente, et donc, ça aura stimulé l’économie. Friedman va proposer une méthodologie pour fixer le bon taux de croissance de la monnaie en circulation dans le but de stimuler la croissance sans provoquer d’inflation. Ce n’est peut-être pas très impressionnant aujourd’hui, mais à l’époque, c’est une avancée en termes de pensée économique, puisqu’on comprend que la monnaie a un rôle dans la croissance et dans l’inflation.
Lorsque l’université catholique du Chili et l’École de Chicago passent leur accord, la pensée dominante n’était pas encore le libéralisme économique.
Depuis les années 30, après la crise a 1929, c’est la période de gloire du keynésianisme. Aux Etats-Unis et en Europe, ça prend la forme notamment du New Deal ou du plan Marshall, et en Amérique latine, on a par exemple la création du CEPALC en 1948, la commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes. C’est une organisation régionale des Nations Unies en Amérique latine, qui publie des rapports et des statistiques sur ses pays membres, mais aussi qui promeut le développement économique et social de la région. Dans les années 50, cette organisation va encourager ses pays à faire une stratégie d’industrialisation par substitution des importations. Un terme compliqué qui veut simplement dire que les pays vont faire du protectionnisme sur certaines importations dans l’espoir que les industries nationales puissent se développer sans gène. Par exemple, on interdit ou on taxe très très fortement les importations de voitures pour les produire sur le territoire national. Des pratiques très loin de la pensée néolibérale, favorable au libre marché et contre l’intervention de l’Etat.
Les élèves chiliens, en 1958, après leurs études à Chicago, sont maintenant des néolibéraux convaincus, et retournent à Santiago pour enseigner à leur tour à l’université catholique du Chili.
Donc on pourrait croire qu’à partir de là, en pleine guerre froide, la pensée néolibérale va vite se répandre dans les sphères politiques et dicter les politiques économiques du pays … Mais non. Leurs méthodes trop différentes de ce qui se faisait dans cette université à ce moment-là, les a rendu impopulaires vis à vis de leurs élèves :
Même chose dans la sphère politique. En 1970 quand le candidat de droite à l’élection présidentielle, Jorge Alessandri, les rencontre pour parler économie, il n’accroche pas totalement :
“En fait, il y a une anecdote qui est racontée dans mon livre, une conversation que Jorge Alessandri a eue avec l’un de ses conseillers après avoir reçu la visite de gens de l’Université catholique pour lui faire des recommandations de programme. Alessandri lui a dit “faites sortir ces fous d’ici, je ne veux plus les voir””.
Juan Gabriel Valdés [Auteur, “Les économistes de Pinochet”]
Et preuve assez parlante du peu d’influence qu’ont les Chicago boys à ce moment-là, la victoire du socialiste Salvador Allende en 1970 grâce à une coalition de la gauche. Une victoire qui fait de lui le premier président socialiste élu démocratiquement au monde. Si, comme le veulent les rumeurs, l’échange universitaire des Chicago Boys était une opération stratégique financée par la CIA, les Etats-Unis ne devaient pas être très heureux de leur investissement !
1970, Salvador Allende
C’est au moment où Salvador Allende arrive au pouvoir que les Etats Unis voient dans le Chili une menace communiste “marxiste”. L’ingérence va devenir évidente et directe que l’on retrouve aujourd’hui dans des documents déclassifiés. Dans un contexte de Guerre Froide, les succès du gouvernement de Salvador Allende pourraient donner des idées à d’autres pays d’Amérique latine.
Les politiques économiques mises en place par Salvador Allende étaient en rupture avec les politiques de l’époque. À cette période des avancées sociales majeures ont eu lieu, mais la croissance reste faible. Une grande partie de la population chilienne est encore pauvre, c’est d’ailleurs là toute la force du socialisme, qui promet de sortir les gens de la pauvreté.
Son gouvernement va mettre en place des mesures comme des augmentations de salaire, et le gel des prix de certains produits. Il y aura aussi des nationalisations d’entreprises, notamment les banques, et les mines de cuivre. Le cuivre hier comme aujourd’hui représente une des plus grandes richesses du Chili.
S’il existe de nombreuses rumeurs qui mettent en cause l’ingérence américaine dans l’échec d’Allende, il ne faut pas sous-estimer l’impact des mesures économiques du gouvernement. Ces politiques coûteuses, ont créé du déficit public qui a été financé par l’impression de monnaie, qui a créé une forte inflation. Une tentative de réforme agraire, visant à récupérer les terres des agriculteurs pour les distribuer équitablement, a créé des pénuries alimentaires.
Des échecs qui ont créé une forte contestation populaire. Et là par contre, la CIA a joué un rôle important. Pendant la présidence de Salvador Allende, ils ont dépensé plus de 1,5 million de dollars dans le journal le plus important du Chili à cette époque, El Mercurio, qui va donc mettre en avant les critiques et les plaintes des opposants politiques.
À ce moment, le pays est vraiment divisé entre les extrêmes. Ceux qui considèrent que les politiques d’Allende sont douloureuses économiquement et socialement, mais nécessaires pour refaçonner le système, et ceux qui sont contre ces politiques jugées communistes.
Des manifestations massives ont lieu dans le pays, Salvador Allende nomme le général Augusto Pinochet comme ministre de la défense et commandant de l’armée, pour se charger de la sécurité nationale, et il est alors contacté par la marine pour orchestrer un coup d’Etat.
En parallèle, les Chicago Boys constatent la mauvaise situation économique du Chili et écrivent un bouquin avec des propositions pour redresser l’économie. Par exemple arrêter d’imprimer de l’argent, couper les subventions, ouvrir la concurrence, arrêter de fixer les prix, etc. Le bouquin est si gros qu’il est surnommé El ladrillo, la Brique.
La Brique arrive aux mains des militaires, un élément déterminant. La situation économique Chilienne étant alors si mauvaise que l’exercice du pouvoir semblait intimidant. Avec le manuel en main, les militaires ont la recette pour prendre le pouvoir et tenter de redresser l’économie.
Le 11 septembre 1973 qu’a lieu le coup d’Etat.
Salvador Allende se réfugie à la maison présidentielle, la Moneda, alors que les militaires lui demandent de démissionner. Il refuse, et s’adresse une dernière fois au peuple chilien avant de se suicider.
C’est sans doute la dernière fois que j’ai la possibilité de m’adresser à vous… Face à ces événements, il ne me reste qu’une chose à dire aux travailleurs : je ne renoncerai pas… Vive le Chili, vive le peuple, vive les travailleurs !
Dictature militaire Pinochet
C’est le début de la dictature militaire du Général Pinochet qui durera 16 ans ; jusqu’en 1990, et qui fera au total 3 000 morts et 10 000 disparus.
Dans un premier temps, le ministre de l’Économie est un militaire et certains Chicago boys en sont les conseillers.
Les premières mesures de libéralisation se mettent en place, les prix ne sont plus fixés, donc ils vont augmenter, les quotas sont levés, et les syndicats sont démantelés.
Mais les mesures économiques de libéralisation de l’économie deviennent plus drastiques après la visite au Chili de Milton Friedman en 1975, durant laquelle il va échanger avec Pinochet sur la stratégie économique à adopter. À partir de là, c’est directement un Chicago Boy, Sergio de Castro, qui devient ministre de l’Économie, et les politiques néolibérales vont s’intensifier :
Premièrement, des mesures d’austérité, on coupe les subventions et les aides aux plus pauvres, on supprime des emplois publics, on démantèle les systèmes de sécurité sociale et de retraite. Un nouveau système de retraite est créé, un système de capitalisation reposant sur des comptes d’épargne-retraite individuels, gérés par des sociétés privées.
Deuxièmement, une politique monétaire plus strict : on arrête d’imprimer de l’argent, et on augmente les taxes.
Et troisièmement, ouverture de l’économie : on coupe les frais de douane, les entreprises sont exposées à la concurrence internationale.
Le gouvernement de Pinochet privatise également tous les secteurs, comme la santé et l’éducation, sauf le cuivre, parce que bon, ce sont des néolibéraux convaincus, mais ils ne sont pas bêtes non plus. Le cuivre, c’est une source de revenus trop importante pour le laisser au secteur privé.
Dans un premier temps, ces politiques vont mener de nombreuses entreprises chiliennes à la faillite, et augmenter le chômage et la pauvreté. Mais assez rapidement, le Chili devient un pays intéressant pour les investissements étrangers, l’ouverture à la concurrence va permettre à la population chilienne d’avoir accès à plus de produits pour moins cher, la croissance explose, l’inflation est contrôlée et Milton Friedman parle du “miracle chilien”.
À noter que la forte croissance du Chili est quand même vachement dépendante du cours du cuivre, ce qui montre que ce n’est pas “que” la libéralisation qui est responsable des bons résultats. C’est aussi en grande partie dû à ses ressources naturelles, le cuivre, mais aussi son secteur de l’agriculture qui représente beaucoup d’emplois et qui du coup n’ont pas été autant affectés par les privatisations d’industries.
Si on parle souvent aujourd’hui du Chili comme le laboratoire des néolibéraux, c’est que ça a été le premier exemple au monde de néolibéralisme économique aussi extrême et comme vrai projet politique. Le régime autoritaire a permis aux économistes au pouvoir, les Chicago boys, de libéraliser toute l’économie chilienne sans avoir à se soucier des contestations populaires, puisqu’elles étaient sévèrement réprimées, et par réprimer, j’entends que les opposants politiques étaient séquestrés, torturés et/ou assassinés.
Et même après la fin de la dictature en 1990, ce modèle économique néolibéral, qui était alors bien installé, a continué, et encore aujourd’hui le taux de croissance du Chili est l’un des plus élevés de la région, et le taux de pauvreté une des plus basses.
Les contestations et changements à venir
Donc le Chili est un modèle sur plein d’indicateurs, sauf un. L’inégalité.
Alors qu’on pointe le Chili comme l’un des pays les plus riches de la région, ça reste un pays très inégalitaire, avec très peu de redistribution. L’OCDE, l’Organisation de coopération et de développement économique produit beaucoup de data sur ses pays membres, et l’une d’entre elle est une mesure de l’inégalité de revenu avant et après les redistributions, et on y voit que le Chili a le taux de redistribution le plus bas, ou en tout cas le plus inefficace, puisque les revenus avant, et après impôts et transferts ne change que de 5 %. La moyenne des pays de l’OCDE est plutôt à 24 %, et en France, on est a 33 %.
En fait, la libéralisation de l’économie est passée par une privatisation de presque tous les services, ce qui a rendu la santé et l’éducation chère. Et pour les quelques établissements d’éducation supérieure publique du Chili, qui ne scolarise qu’une minorité d’étudiants qui ne peuvent vraiment pas se scolariser dans le privé, ça reste extrêmement cher, c’est même le 2e pays où c’est le plus cher parmi les pays de l’OCDE, après les Etats Unis.
La privatisation n’a pas épargné les retraites puisque dans leur système de retraite privées individuel mis en place sous Pinochet, 80 % des pensions versées aux retraités sont inférieurs au salaire minimum, et 50 % sont même sous le seuil de pauvreté.
Chaque jour, ils nous répètent :
– nous sommes sur la voie du développement, avec 20 000 dollars par habitant, nous sommes sur la voie du développement.
Et si vous dites ça aux gens, mais que 70 % d’entre eux disent :
– Bon sang, je ne suis pas développé, ma maison n’est pas développée, mon travail n’est pas développé, l’éducation de mes enfants n’est pas développée… donc, il y en a ici qui accumulent tout…
Ricardo French-Davis, Économiste, étudiant à l’université de Chicago
Voilà d’où viennent les manifestations de 2019. Ce n’est pas des manifestations contre la pauvreté, comme dans d’autres pays d’Amérique latine. Le taux de pauvreté du Chili est vraiment très bas, cette manifestation, c’est celle d’une classe moyenne qui s’est agrandie, mais qui stagne, et qui considère que la croissance et ses richesses ont été mal partagées.
Ça ressemble à des contestations de pays qu’on qualifierait de “développés économiquement”, qui ont pu accumuler de la richesse, mais pas la redistribuer.
Pour beaucoup de Chiliens et Chiliennes, la violence économique de leur modèle néolibérale est une continuité de la violence sociale qui s’est fait sous Pinochet. D’autant plus que leur constitution actuelle a été adoptée sous le régime de Pinochet. Ces manifestations marquent une envie de rupture avec un modèle économique et politique qui leur a été imposé lorsque Pinochet est arrivé au pouvoir.
Cette transformation est en train d’arriver. En octobre 2020, lors d’un référendum, 78 % des voix étaient favorables à une nouvelle constitution. Depuis mai 2021 une assemblée constituante se réunit régulièrement pour rédiger la nouvelle constitution qui sera approuvée par référendum, et qui pour l’instant, même si elle est encore en rédaction, semble insister particulièrement sur l’égalité, notamment l’accès à l’éducation, la santé et la retraite, mais qui prend aussi en compte les défis écologiques et les droits des femmes.
En décembre 2021, c’est une nouvelle rupture puisque c’est le candidat de gauche Gabriel Boric, qui a joué un rôle important dans les négociations qui ont mené à la rédaction de la nouvelle constitution, qui a gagné les élections présidentielles.
Son programme a pour objectif notamment la suppression des retraites à capitalisation individuelle privée, qui avait été mis en place sous Pinochet également, pour favoriser un régime public et autonome, la mise en place d’un système de santé universel, et la protection de l’environnement.
Les contestations de 2019, l’assemblée constituante chargée de la nouvelle constitution, et l’élection de Gabriel Boric sont des signes de l’épuisement du modèle de croissance chilien, basé sur une accumulation de richesse au détriment de dépenses de sécurité sociale et de redistribution.
Un nouveau modèle économique et social est il en train d’émerger au Chili ?