Furax : de la difficulté de créer un événement féministe sur internet

(Furax, le 7 avril 2024, crédit : eniluapski)

Pour mettre en place son second stream caritatif, qui a eu lieu du 5 au 7 avril et a permis de récolter 151.000 euros, l’association féministe a dû surmonter de nombreux défis.


« Je déteste OBS, bordel. » Il est 17h45, ce vendredi 5 avril dans les locaux de Gozulting à Paris, et le stress est palpable. Dans quelques minutes, l’association Furax, accompagnée d’une quarantaine de streameur·euses et presque autant de bénévoles, doit lancer la seconde édition de son stream caritatif. 51 heures pour récolter un maximum d’argent, et surtout 51 heures qui ont demandé des mois de préparation particulièrement éprouvantes. Et notamment parce que Furax est un événement féministe.

Une première édition construite dans l’urgence

L’événement est né d’une discussion entre Joul et Nat Ali, toutes les deux streameuses, féministes, visées chacune par du harcèlement en ligne, mais aussi parfois dans la vraie vie. Portées par une volonté de mettre leur visibilité au service de la lutte contre le cyberharcèlement et les violences faites aux femmes, elles décident de lancer un stream caritatif sur Twitch, sur le modèle du Zevent, mais « plus politique ». « Sincèrement, la première édition, c’est de la chance, raconte aujourd’hui Nat Ali. Trois semaines avant, on n’était pas sûr de pouvoir le faire, on n’avait pas de sponsors. J’étais prête à tout annuler. » Grâce à des ami·es, et des ami·es d’ami·es, l’événement réussit finalement à se monter et prend place les 25 et 26 février 2023, avec le soutien de nombreux·euses créateur·rices et bénévoles, et au profit de l’association Elle’s Imagine’nt. Au total, plus de 57.000 euros sont récoltés, un montant inespéré pour l’équipe de Furax.

Un succès qui sera remarqué par Twitch. Lors de la Twitchcon à Paris l’été dernier, l’entreprise leur remet un chèque supplémentaire de 30.000 euros. La création de l’association Furax, et le nombre impressionnant d’adhésions qui ont suivi, a également permis d’avoir plus de trésorerie pour la seconde édition. « C’est un détail parmi d’autres, mais l’année dernière on avait des plats surgelés pour les participant·es, se souvient Eteria, cheffe de projet événementiel et secrétaire de l’association. Cette année, on a pu leur s’appuyer sur un traiteur pour qu’iels puissent se restaurer dans de meilleures conditions, et on a envoyé beaucoup de Google Form pour respecter les régimes spécifiques ou les allergies. » Des mesures sanitaires précises ont également pu être mises en place grâce à ARRA, l’Association pour la Réduction des Risques Aéroportés.

« On a aussi eu la chance d’avoir un vrai plateau production, une régie qu’on a gérée en autonomie, mais qui a demandé beaucoup de travail en amont, continue Eteria, notamment avec les équipes de Gozulting, qui nous accueillent et nous ont proposé un devis adapté. »


Furax, 5 avril 2024

« Au total, Furax, c’est plus de 120 personnes, explique de son côté Cosima, chargée de communication de l’association. Il a fallu gérer une masse d’informations très importantes, et différentes selon les personnes, que ce soit les streameur·euses, les bénévoles, les invité.es, les associations ou la presse. Et puis, tous.tes les participant.es n’ont pas les mêmes besoins, selon leur expérience dans le streaming et le caritatif. »

L’inexorable quête de sponsors

Cette montée en gamme de l’événement n’aurait pas été possible sans le soutien de sponsors. Mais là encore, le chemin fut sinueux. Parce que certaines entreprises contactées ne répondent jamais. D’autres donnent moins d’argent que prévu initialement. Et il n’est pas rare que les contacts, rencontrés lors de la première édition en 2023, ont quitté l’entreprise en question. « Et comme on est des féministes engagé·es, cela refroidit beaucoup de monde, note Nat Ali. On doit rassurer souvent. Je me souviens, l’année dernière, de remarques du style : « Mais vous allez avoir des hommes cis quand même dans vos participants ? » ».

« Cette année, c’était moins difficile, continue Cosima. Je pense que la liste de nos invités a énormément aidé. Dès l’annonce de la venue d’Horty fin février, les sponsors ont répondu plus facilement présents. »

Les sponsors de Furax cette année

« On a eu des vraies difficultés, surtout pour les grosses marques, mais on a aussi eu l’inverse, continue Mylène, responsable sponsors de l’association, et qui travaille dans le marketing de jeux vidéo. Certains studios, dont je connais très bien les représentants, ont donné de l’argent uniquement pour la cause, en se moquant de la visibilité. C’est pour ça qu’on a beaucoup de « petits » sponsors, qui ont apporté des petits montants. » Des petits montant qui permettent de ne pas puiser dans la cagnotte pour payer l’événement. « Beaucoup d’événements ont besoin de puiser dans les dons pour financer ce que les sponsors n’ont pas pu financer. Ce n’est pas anormal, mais ce n’est pas toujours bien dit. On tient vraiment de notre côté à ce que le montant de la cagnotte global corresponde à ce qui va être versé à l’association. »

Il est intéressant de noter que le CNC a permis le financement de certaines tables rondes, et que des représentantes de Twitch étaient présentes lors de la première soirée de l’événement. Plusieurs streameur·euses ont en effet réussi à obtenir une mise en avant temporaire de leur live sur la page d’accueil du site. Une présence d’autant plus notable que Twitch est régulièrement accusé de ne pas lutter assez activement contre le cyber harcèlement.

L’équipe de Furax explique d’ailleurs rester très attentive à tout type de récupération de la part d’entreprises. On parle de pink et purple washing, cet ensemble de pratiques marketing que les entreprises mettent en place pour affirmer leur combat pour les causes LGBTQIA+ et féministes, mais qui ne prennent en réalité pas de mesure concrète au sein même de leurs structures. « Les grosses marques qui font du pink washing et du purple washing, il y en a partout, tout le temps, constate Nat Ali. Mais si on ne prend pas cet argent-là, on aura du mal à travailler tout court. Et la meilleure idée qu’on ait trouvé, c’est d’utiliser cet argent pour organiser des tables rondes et faire avancer la cause, et les tacler si elles tentent de nous récupérer. »

Mais plus encore que ces problématiques économiques et marketing, Furax a fait face à un défi majeur : adresser les critiques sur le manque de diversité de la première édition. « On avait reçu des critiques sur le fait que c’était trop blanc, pas assez diversifié, ce qu’on a vraiment compris en organisant cette seconde édition », reprend la streameuse.

Furax, 5 avril 2024

Un comité éthique

Cette année, l’association Afrogameuses, qui œuvre pour plus de diversité et de mixité dans le milieu du jeu vidéo, co-organise l’événement. Jennifer « Jane » Lufau, fondatrice d’Afrogameuses, est par ailleurs vice-présidente de Furax. « On voit la bonne volonté de Furax, de faire avancer la cause, de faire lutte commune pour toutes les femmes, pas seulement une catégorie de femmes. Iels sont très conscient·es du privilège dont iels peuvent bénéficier, et on en parle sans tabou. »

Un comité éthique a également été mis en place pour sélectionner des participant·es en phase avec les valeurs de l’association. Un choix qui fait écho et répond à d’autres événements, comme le Zevent ou la ZLAN, qui dans leur histoire ont plusieurs fois créé la polémique en invitant des créateurs de contenus controversés, à l’instar de Sardoche ou d’Altair.



Cette année, la présence d’une streameuse a provoqué des discussions en interne en raison d’une récente prise de position jugée problématique sur les réseaux sociaux. Le sujet a été géré par le comité, et personne concernée a décidé de présenter ses excuses.

« On essaie de checker un maximum le background de nos invité·es, les invité·es de nos invité·es, et nos bénévoles, détaille Nat Ali. Et on n’a pas le droit à l’erreur : on nous tombe beaucoup plus facilement dessus parce qu’on est féministes, et notamment dans notre propre camp. Et c’est compréhensible, parce qu’on doit faire très attention. Mais il y a des gros YouTubeurs qui invitent des harceleurs notoires dans leurs vidéos sans que ça agace plus que ça. » Des profils ont déjà dû être écartés par Furax, qui encourage les internautes à faire remonter toute information, anonymement si nécessaire, pour permettre la bonne tenue de l’événement. « Le comité passe en revue le signalement, se renseigne sur la date des faits, et surtout sur la volonté des victimes, continue Cosima. On respectera toujours ce qu’elles nous demanderont. » Une charte éthique a été mise en place, destinée à chaque personne présente lors de l’événement.

Parmi les participant·es cette année, on a donc retrouvé des streameur·euses et vidéastes comme Horty, Mamapaprika, Lizzy Brynn, Modiie, MisterMV, Jane, Flonflon, Lydia am, et bien sûr Nat Ali et Joul. Natoo, Baghera Jones ou même Valérie Damidot étaient même prévues pour encourager les internautes à faire des dons.

« Faire de Furax un espace safe pour tous.tes« 

Sur les réseaux, plusieurs streameur·euses et vidéastes concerné·es ont néanmoins regretté ou reprocher le manque de place accordée aux personnes trans, parmi les participant·es et au sein des tables rondes et des sujets abordés.

« J’ai refusé parce que je traversais une période difficile, mais sans ça j’y serai sûrement allée, écrit ainsi 7Krone sur Twitter. Je respecte le travail de l’orga et connaît certaines de ses membres, pas d’animosité. […] Mais bon des meufs trans créatrices de contenu sur internet y’en a pas mal, ça serai bien de chercher à en inviter d’autres quand les premières refusent. Parce que sinon c’est bien vous parlez un peu de nous, pendant des tables rondes et tout, mais « sans nous ». Et ça c’est pas vraiment acceptable je trouve. »


Thread publié par Ache sur Twitter

Furax a publié lundi 8 avril un communiqué pour adresser le sujet, écrivant notamment ceci : « Nous admettons que la partie éditoriale aurait dû être beaucoup plus développée pour leur laisser la parole et de la place […] vos prises de paroles sont essentielles et absolument justifiées. »



Un constat général pour les collectifs féministes

Ces défis ne sont pas propres à Furax. Ils concernent toute structure liée à la fois à la création de contenus et au féminisme en ligne. « On veut que tout le monde puisse se retrouver dans nos événements, l’inclusivité est essentielle, que ce soit pour les participant·es, les organisateur·rices, les bénévoles et celleux qui nous regardent évidemment », explique Neivee, co-organisatrice de Et Ta Cause, événement qui a récolté en tout 140.000 depuis sa création en 2021. Outre l’apport indispensable des sponsors, difficile à décrocher lorsqu’on est moins suivi.e en ligne, l’enjeu de crédibilité est devenu central dans leur démarche. « Les gens sont, je pense, focalisés sur de gros événements, alors que de plus petits événements naissent et n’ont pas la reconnaissance qu’ils mériteraient d’avoir. Il y a encore un problème de politisation : le féminisme fait peut être peur aux gros streameurs, qui refusent de se politiser et préfèrent garder leurs événements lisses. »

A cela s’ajoute les difficultés du bénévolat et d’un rythme souvent intense, qu’il faut conjuguer avec son travail, sa vie personnelle et aussi parfois son activité de stream. « Et des fois, on est sollicitées par des associations pour venir parler d’Et Ta Cause, ce qu’on est très heureuses de faire, mais qui nous demande de poser des jours de congés avec notre entreprise. Cela peut donc être vraiment épuisant comme activité, mais cela me donne aussi beaucoup plus de but et de sens dans ma vie. Je sais pour quoi et pour qui je lutte. »

« Pendant longtemps chez Afrogameuses, on a dû s’auto-financer, et on continue à apprendre pour se professionnaliser, ajoute sa fondatrice Jane. On avait quelques dons de la part de studios, mais c’est difficile s’insérer dans l’industrie quand on fait partie des populations marginalisées. » Les membres de l’association ont ainsi constaté des différences de traitements majeurs lors de certains événements. « Une fois, lors d’un événement où on était invitées, on nous a mis dans un hôtel différent des autres, très loin, miteux, et notre stand n’avait pas du tout été préparé, continue Jane. On nous a fait comprendre qu’on pouvait dégager si on n’était pas contentes. On se sert des fois de nous comme un token, un quota diversité, on a instrumentalisé notre lutte, notre existence. » Malgré ses contacts dans le milieu du jeu vidéo, et les paroles encourageantes de partenaires potentiels, les dons restent difficiles à obtenir. « Cela fait trois ans qu’on organise Gaming Queens, et j’ai un seul studio qui a accepté de nous soutenir, et je ne trouve pas ça normal. »



Un combat qui continue

Toutes ces difficultés rendent la pérennité du combat très instable. Il y a quelques jours, l’association les Internettes, qui travaillaient depuis 2016 pour rendre les femmes vidéastes plus visibles sur internet, annonçait ainsi sa dissolution. Ses représentantes expliquaient avoir été confrontées à un « manque de soutien », mais aussi de « reconnaissance » de la part des institutions, de la presse, du public. « Nous nous arrêtons, mais les créateur·ices, iels, continuent, iels travaillent d’arrache-pied pour se faire une place dans un milieu encore trop patriarcal et misogyne. Et ce en recevant continuellement de la haine. »

Un constat partagé par les équipes de Furax qui, après avoir célébré le cap des 150.000 euros récoltés, anticipent déjà la troisième édition. Un channel Discord est déjà en place, dans lequel l’équipe réfléchit à des évolutions de la formule, ou des choses qui n’ont pas pu être mises en place pour la seconde édition. « Tant qu’il y aura du cyberharcèlement et du sexisme sur Twitch et les réseaux, on continuera, conclut Nat Ali. Et vu l’actualité, et la gueule des réseaux sociaux aujourd’hui, je pense que malheureusement, on est là pendant longtemps encore. »

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