Douze vidéos ayant réalisées 5.7 millions de vues ont été sponsorisées par une entreprise mystérieuse. NotaBene, est une des chaînes culturelles les plus influentes du YouTube français. Chaque épisode est vu par cinq-cent mille à un million de personnes. Le 28 janvier 2021, la vidéo “L’Empire chinois a-t-il rencontré l’Empire romain ?” y est publiée. Cet épisode ressemble à tous les autres. Les habitués y retrouveront la même qualité de production et, comme beaucoup d’autres épisodes, il finit sur le message d’un sponsor. Le message est bref. Il n’y a aucune mention de produit, ni de lien dans la description.
Sur une autre chaîne, Linguisticae, une vidéo partage quelques caractéristiques. L’épisode est sur la culture chinoise et il contient également le message sponsorisé d’une entreprise, TNC Média. La présence d’un sponsor n’est pas du tout surprenante sur les vidéos de ces vidéastes. Comme l’indique Vincent Manilève dans son article, la pratique est extrêmement répandue dans ce milieu.
Ce qui peut surprendre, dans ce cas, c’est l’absence de lien vers un site d’entreprise ou vers un produit, une pratique singulière pour un sponsor.
Qu’est-ce que Tianci Media ?
Une recherche sur le Registre du Commerce et des Sociétés indique que la société Tianci Media, autrement connue comme TNC média est une entreprise française. Ce document indique que cette organisation est inscrite comme une société par actions simplifiée unipersonnelle au capital de 100 €. En allant chercher les statuts de cette entreprise, on arrive à avoir un peu plus de détails sur son activité. “Conseil en relations publiques et communication”.
L’entreprise a été créée le 24 novembre 2020. Elle apparaît donc quelques semaines seulement avant la première mention du nom de cette société le 28 janvier 2021 sur la chaîne de Notabene. Fait remarquable, il n’existe aucune autre mention de cette entreprise sur Internet. Nos recherches n’ont permis de découvrir aucun site ou réseaux sociaux liés à cette entreprise.
L’entreprise est uniquement présente comme sponsor de dix vidéos de la chaîne Nota Bene et de deux vidéos de la chaîne Linguisticae.
D’où vient l’argent de ce sponsor ? Et pourquoi l’entreprise Tianci Media cherche-t-elle à sponsoriser des vidéos sur la culture chinoise ?
Ces questions pour commencer, il faut trouver à qui les poser. Le registre du commerce indique le nom de Théodore Baracos, plus connu sous le nom de “Ted”. Un nom que l’on retrouve sur un article du journal Le Monde et sur une vidéo à propos de MIPTV 2010.
Ted Baracos about Content 360 contest (MIPTV 2010 Cannes by Webshake.tv)
Ted est devenu Directeur commercial pour Reed Midem, une entreprise française qui organise des salons professionnels un peu partout dans le monde. Il a notamment été le directeur du MIP Cancun et du MIP China.
Le concept de l’événement : “proposer trois jours de réunions pré-programmées entre les fournisseurs de contenu mondiaux et les chaînes et plateformes de télévision chinoises et asiatiques.”
Ted s’intéresse bien à la production audiovisuelle et possède une connaissance de ce milieu en Chine. Si nous sommes confiants d’avoir la bonne personne, cela ne répond pas exactement à nos questions.
D’où vient l’argent et que vend la société de Ted Baracos ?
À vrai dire, le fonctionnement de Tianci Média ne semble pas être tout à fait clair pour les vidéastes. C’est en tout cas ce que l’on peut entendre dans un live de Nota Bene qui indique que “Tianci media c’est une agence de com qui a été créée par Ted qui a monté sa boîte, lui il est spécialisé dans la communication culturelle. Et le but, c’est de valoriser l’asie en général. Il travaille avec plein d’institutions culturelles que ce soit au Japon, en Corée ou en Chine évidemment.”
Tianci Media est présenté comme le sponsor des vidéos alors que l’entreprise ressemble davantage à une agence de communication et n’est visiblement pas le client final.
Alors, si Tianci finance les vidéos avec l’argent d’institutions culturelles de Chine, du Japon ou de Corée. Pourquoi ces institutions ne sont-elles pas citées ou visibles dans ses vidéos ?
Dans l’émission Backseat du 24 octobre, Usul à posé quelques questions à Ben de Notabene au sujet de ce partenariat :
Usul — Je me dis que mine de rien la chine, c’est aussi une puissance politique et tu te retrouves un peu a faire le VRP de la culture chinoise auprès des gens.
Nota Bene — Après, mais ça, je peux l’expliquer tout à fait hein. [..] “Moi ça m’intéresse de parler de l’histoire de la chine pas de problème, mais par contre j’ai fais un contrat ultra-béton, je leur ai dit, si vous m’imposez quoi que ce soit, le contrat est rompu, on arrête de travailler.
La seule institution nommée, CCTV, présentée comme “la télévision d’état chinoise” n’est pas présentée comme le financeur, mais comme un partenaire fournissant des illustrations.
Tianci Media et la communication politique
La communication politique et la propagande est une pratique commune. Antoine Bondaz, chercheur en géopolitique et expert de la Chine, décrit ce média d’état : “rattaché de fait au département de l’information et de la propagande du parti. Vous avez des décisions qui sont politiques et non pas des décisions qui sont éditoriales.”
Ce média s’est récemment fait connaître à l’étranger par sa couverture partielle et mensongère du traitement de la population des Ouïghour dans la région du Xinjiang. Pourtant, des images satellites, des photos contextualisées et de nombreux témoignages de victimes comme de bourreaux prouve l’existence de crimes contre l’humanité.
Des faits, cachés par le gouvernement et les médias qu’il contrôle. CGTN joue d’ailleurs un rôle actif en publiant régulièrement des contenus expliquant que ces accusations ne sont pas fondées. Ces tentatives de manipulation de la vérité se retrouvent également dans la diffusion sur ce média de témoignages forcés d’opposants politiques et de journalistes emprisonnés.
Selon l’ONG Safeguard Defender, ces confessions forcées sont des violations de droit humain. Cette organise précise que les personnes se confessant, n’ont pas eu d’accès à un avocat, n’ont pas été jugées et doivent lire un script qui leur est donné par les autorités.
L’autorisation de diffusion dont bénéficiait la chaîne CGTN a été révoquée en février 2020 au Royaume Unis par l’OFCOM en estimant que la licence de diffusion était donnée à une organisation qui n’avait aucun contrôle sur ces programmes. Leur investigation à prouver que ce ne sont pas les journalistes de CGTN qui contrôlent ce qui est diffusé, mais que c’est un parti politique. Une situation illégale au Royaume-Uni.
Enfin, Antoine Bondaz a évoqué une nouvelle pratique de communication politique « Vous avez aussi la multiplication ces deux-trois dernières années “de sociétés-écrans” qui de fait bossent pour le département d’information du parti, qui ont des noms qui donnent l’impression que ce sont des maisons d’édition ou des maisons de publication privées tout à fait indépendante, mais qui sont en fait utilisé par les autorités chinoises, notamment pour financer des conférences, en Europe, et notamment en France. »
Alors, y a-t-il un lien entre la stratégie de communication politique de la Chine et Tianci Média ?
D’où vient l’argent ?
Après avoir obtenu toutes les informations disponibles au public, il est temps d’aller plus loin, et d’envoyer notre liste de questions, que nous avons également transmise aux vidéastes concernés. Nous avons pu parler notamment avec Ben de Notabene, à Romain de Linguisticae, à Ronan de la société Nesprod qui gère l’administratif de ces deux chaînes.
Du côté de Nota Bene, selon lui, le partenariat s’est très bien passé. Il explique avoir mis des limites très claires dès le début : “J’ai toujours été extrêmement clair avec eux sur le fait que moi, j’étais là pour faire de l’histoire sérieuse et scientifique. Il n’y a pas de problème pour parler de la Chine, mais ce ne serait pas un truc de propagande. Clairement, ce n’est pas le but.”
Il précise qu’il y à bien eu une participation de CCTV dans ce partenariat avec Tianci Media : “Comme interlocuteur, j’ai eu Ted, de temps en temps sur la boucle mail, il y avait quelqu’un de CCTV. La télévision d’État chinoise.” et ajoute “à chaque fois que j’écrivais un script, je leur envoyais quand même pour qu’ils puissent le mater.”
Comme pour Ben de Nota Bene, Monté de Linguisticae explique que le partenariat s’est très bien passé, sans demande particulière de Tianci ou plutôt de TNC Media, le nom sous lequel il connaît l’entreprise : “C’est même plus qu’il n’y a pas de difficulté, on t’aide à faire mieux, on te donne plus d’argent que la moyenne et on ne te demande rien.”
Il nous explique qu’il a pu bénéficier de l’aide d’une journaliste pour l’aider à rechercher et à corriger ces scripts :
« (TNC Media m’a dit) “On peut vous mettre quelqu’un à votre disposition pour vous aider pour vos recherches ou pour vos relectures. Je l’ai sollicité et d’ailleurs les seuls retours qui m’ont été faits (…) ça a été, strictement sur de la grammaire ou sur de l’orthographe en fait. Il n’y a rien eu sur le montage, rien sur l’éditorial, rien sur le fond. »
Il explique avoir posé quelques questions et fait quelques recherches pendant ce partenariat : “Du coup, je parle de qui dans la vidéo ? C’est qui, qui finance ? Il (Ronan de la société NES) m’a dit : “C’est TNC Media”. Du coup, j’ai checké sur Linkedin, sur le truc des sociétés et je ne l’ai pas trouvé. Je sais juste que le gars s’appelle Ted Baracos. C’est tout.”
Le sentiment positif de ces deux vidéastes n’est pas partagé par tous. Un vidéaste n’ayant pas publié de vidéo sponsorisée par Tianci Media nous a expliqué avoir proposé un sujet de vidéo. Tianci Media lui a refusé ce sujet et à la place, lui en a proposé un autre.
Nous avons également demandé à avoir une idée du budget alloué par Tianci Media. Au total, autour de quatorze-mille euros, un budget dans le prix du marché, mais conséquent pour une entreprise en SASU au capital de 100 € créer quelques mois plus tôt.
Nous avons demandé à Monté de Linguisticae comment TNC média à demandé à être présenté dans ses vidéos :
Dans ma mémoire, ce sont même eux qui on dit : “On n’a pas besoin de dire que c’est nous”. Et du coup, on a dit : “ah, mais si si on va dire que (c’est TNC Media)”. Aujourd’hui, quand je regarde des vidéos, j’aime bien savoir qui finance derrière (…) c’est par cohérence avec moi-même, ce que je veux des autres, je l’applique à moi-même.
Monté à raison de parler de cohérence par rapport au financement de contenu. Il est d’intérêt général de savoir qui finance les contenus qui sont produits dans le cadre d’un partenariat commercial.
Cette transparence n’est pas juste un concept pour journaliste relou. L’état français exige de la transparence pour les entreprises, Ted a dû inscrire sa société au registre du commerce et fournir le moyen de le contacter. Ce registre est un document accessible à tous les citoyens français, un moyen de protéger les consommateurs et les citoyens. Cette défense de l’intérêt général par la transparence, on la retrouve dans la législation qui l’impose.
“Toute publicité, sous quelques formes que ce soit, accessible par un service de communication au public en ligne, doit pouvoir être clairement identifiée comme telle. Elle doit rendre clairement identifiable la personne physique ou morale pour le compte de laquelle elle est réalisée.”
C’est parce que Linguisticae et Notabene ont respecté ces règles de transparence que l’on peut savoir que leur vidéo a été sponsorisée. C’est par cette transparence que l’on sait qui la dirige et comment contacter son dirigeant.
Et au final, c’est grâce à elle que l’on voit que dans cette affaire, il reste une part d’ombre. Quelle est l’institution culturelle qui a financé cette série de vidéos, ou plus simplement, il vient d’où, l’argent ? Nous avons formulé cette question à Ted Baracos le mercredi 3 novembre. Sans réponse de réponse de sa part, nous lui avons envoyé notre liste de questions en lettre recommandée qu’il a reçue le lundi huit novembre à dix-heure. Depuis plus de 10 jours, nous n’avons obtenu aucune réponse de Ted.
Nous avons également envoyé un email le 9 novembre à l’adresse de contact de CCTV France et à CGTN France. Nous leur avons demandé de confirmer l’existence d’un partenariat entre leur organisation et l’entreprise Tianci Media et de nous préciser la nature de celui-ci.
CCTV France et CGTN France, n’ont toujours pas répondu à nos questions.
Personne, ni le public, ni les vidéastes, ne connaissent l’origine de l’argent.
Bien sûr, chaque créateur est libre de monétiser son contenu comme il le souhaite, d’autant plus si cela donne lieu à la production de contenu de qualité. Mais il est dans l’intérêt des annonceurs, des influenceurs et du grand public que ces partenariats commerciaux soient clairs et transparents.
Le partenariat avec Tianci Media a permis de produire des vidéos de qualité. Reste que personne, ni le public, ni même les vidéastes, ne peuvent répondre à cette question :
D’où vient l’argent ?