Les SUPER-POUVOIRS de la voix !

Robert Badinter, contre la peine de mort, Simone Veil pour l’avortement, ou encore Martin Luther King et son célèbre “I have a dream” : au-delà du fond, chacun de ces discours a un point commun, ils enivrent les foules. Ils ont la capacité de rassembler, de toucher les auditeurs, de remuer leurs tripes. Ils ont une musicalité unique qui dégage des émotions fortes. Et il va sans dire que sans cette prosodie, l’impact de ces grands discours aurait peut-être été un peu moins important… Mais pour comprendre comment ces discours ont changé la face du monde, il faut déjà comprendre ce qu’est la prosodie.

Pour comprendre, nous avons posé la question à Clément, étudiant chercheur à l’IRCAM, l’institut de recherche et coordination acoustique/musique. Son sujet de thèse : l’expressivité dans la voix parlée, plus précisément sur les émotions qu’il essaye de modéliser pour pouvoir les transformer avec des méthodes de machine learning.

C’est quoi la prosodie ?

Clément : La prosodie, si on en donne une définition formelle ce serait l’ensemble des traits oraux que tu donnes à ton expression verbale. C’est véhiculé par plusieurs choses mais notamment l’intonation, c’est-à-dire l’évolution du “pitch” au cours du temps. On a aussi le rythme, autrement dit, la manière dont on va compresser ou dilater les unités linguistiques dans une phrase,les syllabes par exemple. Concrètement si tu dis quelque chose de manière séductrice tu vas être beaucoup plus lent que si tu dis quelque chose de très efficace qui va être dominant par exemple. Et puis il y a l’intensité, si tu t’énerves tu vas peut être parler plus fort a certains endroits. La prosodie c’est un ensemble de tout ça, et ça recoupe plusieurs types d’informations différents. L’information linguistique, une phrase donnée donc un message linguistique donné va impliquer certaines prosodies. Il y a aussi ce qu’on appelle le paralinguistique, qui, en fait, regroupe plein de choses, dont les émotions. Ça va s’ajouter au message linguistique pour produire plus de sens, les émotions vont aider l’interlocuteur à comprendre le sens global de ce que tu veux lui transmettre.
Et il va y avoir de la prosodie dépendante du locuteur, par exemple le style de parole. Le journaliste va avoir un style prosodique caractéristique. Lorsqu’il parle, on sait que c’est un journaliste.

“Et soudain… C’est le drame !”

Cette prosodie, un peu comme une musicalité de la voix, c’est ce que l’on retrouve par exemple avec la fameuse “Voix de journaliste”. Un ton uniformisé, souvent moqué, qui a tendance à créer de l’importance, voire de la peur, même lorsque ça peut sembler inapproprié.

Clément : La prosodie journalistique peut être dérangeante parce que c’est une prosodie qui est vidée de l’aspect émotionnel, de l’aspect linguistique et qui va focaliser sur des mots, indépendamment de ce qui est annoncé. C’est ça qui peut être un peu déstabilisant, qui est aussi maintenant culturellement associé à l’inauthenticité de la parole produite, mais voilà c’est une parole qui a une vocation de communication d’un message qui est une information de fait divers… et donc elle est dans ce sens assez adaptée quelque part. On pourrait penser que c’est bien de ne pas aller mêler de l’émotion à ça qui pourrait modifier le sens, qui est simplement le sens de faits journalistiques. Mais si cette voix est neutre du point de vue émotionnel, elle n’est pas neutre du point de vue linguistique, c’est à dire que la prosodie est quand même articulée autour de mots, autour de structure grammaticale, et donc c’est assez cohérent que la profession journalistique soit allé vers une prosodie de ce type là. Pour autant maintenant c’est vrai que ça sonne presque un peu ridicule en fait…

La forme peut-elle couvrir le fond ?

Instinctivement, nous avons tendance à penser que la forme d’un discours peut en modifier la compréhension. Une expérience intéressante à faire pour s’en rendre compte, c’est d’écouter un discours dans une langue inconnue. Sans même comprendre les mots, l’intention et l’ivresse provoquée par tant de passion se transmet à l’auditeur, qui succombe alors à ces phrases mystérieuses. Exemple est donnée dans le film Astérix et Obélix mission Cléopâtre, lorsque Gérard Darmon, sous les traits d’Amonbofis sonne la révolte ouvrière dans un latin approximatif — s’il n’est pas inventé de toutes pièces — et, alors que les mots n’ont aucun sens, la forme de ce discours offre une intention toute claire.

Et il va sans dire que bien maîtrisée, la prosodie peut être un véritable pouvoir pour communiquer un message, ou pour tenter de convaincre une audience. Un outil puissant que certains tentent d’apprendre pendant des années, car si l’impact peut être fort, sa maîtrise n’est pas si évidente.

Clément : Ce qui est également très important c’est la correspondance entre ces différentes modalités d’expression, Si les différentes modalités ne correspondent pas entre elles, la communication va échouer et ça on le remarque. C’est pour ça que c’est très difficile de créer des agents conversationnels. Par exemple parler à des robots. Et bien pour qu’une interaction soit réussie il faut justement que ses mouvements correspondent à ce qu’il dit, à la manière dont il le dit, et ça on s’aperçoit que c’est très compliqué en fait. Donc on voit bien l’importance considérable qu’il y a à être conscient que l’aspect paralinguistique change considérablement le sens. L’impact peut être énorme et celui qui réussit à maîtriser cet aspect là, maitrise sa communication et donc a un impact évident sur son interlocuteur.

Les personnalités politiques apprennent ça. Mais c’est très difficile de faire correspondre un discours avec une attitude gestuelle, surtout lorsque l’on pense pas ce qu’on dit.

Comment le cerveau comprend-il le sens des mots ?

Pour comprendre l’impact de la prosodie sur l’auditeur et sa perception du discours, il est intéressant de se pencher sur le cas de quelques personnes qui n’ont pas la capacité de comprendre les mots ou d’entendre la prosodie…

Dans son livre “L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau”, Oliver Sacks, neurologue et professeur à l’université de Columbia, raconte deux cas intéressants auxquels il a eu affaire. Le premier concerne des patients atteints d’aphasie grave. En clair, ces personnes n’étaient pas capables de comprendre les mots. Pourtant, lorsque leur famille ou le personnel médical leur parlait, ils semblaient comprendre ce qu’on leur disait. Certains doutaient même que ces patients aient réellement une aphasie.

Pour Sacks, l’un des seuls moyens de s’assurer du trouble de ces patients était de s’adresser à eux avec un ton, une prosodie, totalement incohérente avec le propos. Voire même d’utiliser une voix synthétique. Ce qui est particulièrement intéressant dans ce cas précis, c’est que cette compréhension du sens, sans compréhension des mots, montre que l’expression va bien au-delà du simple langage. Lorsque l’on s’exprime, le ton de la voix, sa musicalité, la prosodie dégage un sens qui transcende les mots. Alors, ces patients atteints d’aphasie grave développaient la capacité à ne pas se faire berner par des discours qui sonnent faux. Sacks explique qu’il a le sentiment qu’il ne peut pas mentir à ces personnes-là, puisqu’en ne saisissant pas les mots, ils ne peuvent pas se faire manipuler par ces derniers. Ce qu’ils saisissent en revanche, avec une précision infime, ce sont les expressions et la prosodie du locuteur, qu’il est très difficile de truquer ou de simuler.

L’autre cas intéressant rapporté par Sacks est plus rare. C’est celui d’une patiente atteinte d’agnosie tonale, ou “Aprosodie”. Cette femme, Emilie, qui avait une tumeur dans le lobe temporal droit, n’avait plus du tout la capacité d’entendre la prosodie de la voix, elle ne savait plus dire si la personne qui s’adressait à elle parlait sur un ton triste, joyeux ou colérique. À l’inverse du cas précédent, Emily n’était sensible qu’aux mots, sans distinction de ton. Si, pendant un temps, elle observait visuellement l’attitude de la personne qui s’adressait à elle, pour tâcher de comprendre son intention, très vite sa tumeur lui fit perdre la vue. Alors, il ne restait à Emily que la compréhension pure du langage formel. 
Chose intéressante, elle était alors totalement insensible à des discours creux, allusifs, ou à la langue de bois. N’ayant plus que les mots à comprendre, impossible de la berner avec une musicalité convaincante et manipulatrice.

Une chose est sûre, un discours bien prononcé a un pouvoir incroyable, celui de convaincre les foules, bien au-delà des mots. Même si ces mots, eux-aussi, ont une force incroyable, et la rhétorique est un pouvoir de manipulation massive, mais ça… C’est une autre histoire. Alors, en cette période de bouleversements politiques, ça demande un effort considérable, mais nécessaire, de faire l’analyse, toute forme écartée, des discours que l’on entend !

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