Depuis quelques années maintenant, les fans de nouvelles technologies ne font que parler de Bitcoin, de Blockchain etc… Selon eux, la monnaie du futur ce n’est pas le dollar, ni l’euro, ni toute autre monnaie émise par un État, mais une crypto-monnaie ! Le Bitcoin, aujourd’hui la plus grosse de ces “monnaies”, est la plus populaire. Mais une question subsiste : pourquoi ?
Le but de cet article est de présenter ce que sont les crypto-monnaies, en tout cas à la surface (difficile de rentrer dans les détails sans perdre beaucoup de monde). Derrière les crypto-monnaies, il y a un projet qui doit être permis par les nouvelles technologies, mais ça ne veut pas dire que ça en fait des monnaies à part entière : c’est la force de l’État qui donne à quelque chose le statut de monnaie. Pour autant, l’État peut tout à fait utiliser la technologie sur laquelle se base le Bitcoin (par exemple) pour améliorer la monnaie actuelle.
1 — C’est quoi, concrètement, une « crypto-monnaie » ?
Derrière les crypto-monnaies, il y a d’abord un projet, une idée du futur. Ce projet, c’est celui d’un monde dans lequel l’État n’a pas le contrôle sur la monnaie. Pour arriver à mener à bien ce projet, les créateurs des crypto-monnaies utilisent les technologies de pointe pour donner la capacité à chacun de payer rapidement, de manière anonyme et sécurisée.
a — Un projet libertarien
Derrière les crypto-monnaies, il y a surtout un projet de nouvel ordre économique et monétaire mondial.
Le Bitcoin a été créé juste après la crise financière de 2008, avec le but de dénoncer les dérives d’un système bancaire fragile, et surtout la centralisation des pouvoirs de décision qui mènent au risque d’autoritarisme. L’émergence des cryptomonnaies à donc pour objectif d’imposer progressivement un changement de paradigme, vers une société — et une économie — moins dépendante de l’État, voire avec un État absent, avec des notes d’anarchisme.
Ce projet anarchiste, c’est en fait un projet largement libertarien : il ne vise pas à renverser le capitalisme (comme tous les autres mouvements anarchistes), mais à transformer le capitalisme vers une forme beaucoup plus individualiste, tournée vers le libre-marché . C’est la raison pour laquelle la monnaie est remise en cause dans ces projets : c’est l’État qui la contrôle de manière centralisée, et cela peut mener à l’autoritarisme. Il faut donc remplacer le moyen de paiement principal parce quelque chose qui anonymise et décentralise les transactions, tout en permettant de créer une concurrence entre des monnaies privées : les cryptomonnaies.
En réalité, un point de vue comme celui-là n’est clairement pas nouveau, puisque déjà des politiques de Laissez-Faire étaient défendues avant même qu’Adam Smith ne publie son oeuvre « De La Richesse des nations » en 1776, et la thèse a été reprise par beaucoup de libéraux après lui, notamment au sein de l’école libérale française (avec Jean-Baptiste Say ou Frédéric Bastiat) ou de l’école autrichienne (Ludwig von Mises, Friedrich Hayek…). C’est d’ailleurs F. Hayek qui est l’un des premiers à défendre la concurrence de monnaies privées, telle qu’on peut l’observer avec l’émergence des cryptos aujourd’hui, avec son ouvrage datant de 1976 intitulé “Pour une vraie concurrence des monnaies”.
Le but des cryptos,c’est donc de dépasser les défauts du système économique, bancaire et monétaire actuel, basé sur des institutions financières inefficaces. Pour les partisans des cryptomonnaies, il faut faire en sorte que les individus puissent échanger entre eux, sans avoir besoin d’une autorité supérieure qui vérifie chaque étape des actions économiques.
“un système de paiement purement pair-à-pair […], sans passer par une institution financière. Les signatures numériques fournissent une partie de la solution, mais les principaux bénéfices sont perdus si un tiers est encore nécessaire.”
Livre blanc du Bitcoin, Satoshi Nakamoto — créateur du Bitcoin
Pour pouvoir se passer des vieilles institutions financières, les nouvelles technologies doivent permettre de sécuriser totalement le système, tout en étant plus rapide et efficace que les autorités actuelles. Au sein de ces technologies, on trouve notamment la cryptologie, à l’origine du développement des ordinateurs modernes, et la blockchain.
b — La technologie
La cryptologie regroupe globalement toutes les technologies qui sont mises au profit de la sécurisation des informations. C’est ce qui vous permet de protéger vos données avec un mot de passe, ou à garantir que votre code de carte bleue ne fuite pas à chaque transaction en ligne, et c’est de la cryptologie que vient le temps de cryptage de données par exemple. Pour les cryptomonnaies, c’est la même chose qui est appliquée directement au fonctionnement de la monnaie (d’où le terme de crypto-monnaie), et qui est même renforcée grâce à la Blockchain.
Le terme de Blockchain est souvent utilisé, et souvent mal compris aussi. C’est en fait simplement un carnet dans lequel toutes les opérations (achat/vente) sont enregistrées — un Distributed-Ledger. Grâce à cette Blockchain, chaque action effectuée peut être vue par tout le monde (en maintenant l’anonymat, grâce au cryptage), et donc peut être confirmée par tout le monde.
Actuellement, dans le système économique actuel, toutes les vérifications sont effectuées par votre banque commerciale, et cette surveillance à un coût important (c’est ce qu’on appelle en économie un coût de transaction). Or, ce coût n’existe pas (ou quasiment pas) avec des crypto-monnaies, parce que c’est la blockchain qui s’occupe de vérifier tout ça : la technologie remplace les institutions financières.
Avec ce qui a été présenté dans les lignes au-dessus, on peut facilement se dire qu’effectivement, les crypto-monnaies c’est le futur : elles sont rapides, efficaces, préservent l’anonymat et sont sécurisées. Alors quoi, on investit tout notre argent dedans pour devenir ultra-riche plus tard ? Apparemment, c’est ce que se disent beaucoup de personnes, comme on peut le voir sur le graphique en dessous, la capitalisation boursière des cryptos a explosé pendant la pandémie :

Source : Coin Dance — FSB (2022)
Malheureusement, ce n’est pas aussi simple, parce que les cryptomonnaies se butent à pas mal de limites, et ces limites font — selon certains — que les cryptos ne sont pas viables dans le temps, et sont simplement des actifs financiers hautement spéculatifs qui ne se basent sur rien si ce n’est une confiance fragile.
2- Des crypto-actifs, pas des monnaies
Si les cryptomonnaies utilisent les nouvelles technologies pour améliorer le système de paiement et pour concurrencer l’État, on ne peut pas pour autant parler de “monnaie”, tout simplement parce qu’une monnaie est intimement liée à un État souverain, ou une communauté d’États souverains. Les cryptomonnaies ne dépendent pas d’État(s), mais du marché, et rien n’indique que le marché permet d’être bon sur le secteur de la monnaie.
a — Les limites
Déjà, il existe deux limites assez intuitives, mais pas forcément les plus pertinentes pour le sujet posé : le risque informatique et l’impact écologique.
Les cryptomonnaies reposent sur l’informatique, et elles sont par conséquent sujettes aux attaques informatiques : de telles monnaies pourraient mener à un effondrement économique en cas de hack réussi. Mais en réalité, tout notre système économique repose déjà sur la technologie et est déjà sujet aux attaques informatiques. En plus, la technologie de la Blockchain permet de se protéger encore mieux de ces attaques en rendant l’attaque très difficile et surtout très coûteuse.
Du côté écologique, le système actuel est très polluant. Pour l’économiste du Fonds Monétaire International Analisa Bala :
“Une seule transaction en Bitcoin peut émettre autant de CO2 que plus d’1.8 millions d’achats avec des cartes bleues”
FMI — How to make cryptocurrencies cleaner and greener, A. Bala
Mais l’impact des cryptomonnaies est en fait dépendant des mix énergétiques des États (un État qui repose sur le nucléaire va permettre de produire des cryptomonnaies en produisant peu de CO2, tandis qu’un État qui repose sur le charbon va générer beaucoup plus de dioxyde de carbone). On ne va pas entrer dans les détails ici, parce que c’est peu pertinent de l’évoquer pour savoir si les cryptos ont une chance de devenir des vraies monnaies un jour, mais vous pouvez vous renseigner facilement sur le sujet grâce à une recherche rapide sur internet.
Si les limites précédentes sont peu pertinentes, il en existe d’autres qui le sont beaucoup plus. Déjà, une monnaie est utile en fonction du nombre de personnes qui l’utilisent — c’est ce qu’on appelle l’effet de réseau. Il est inutile par exemple de posséder une monnaie si aucun commerce ne l’accepte, et si personne ne veut vous l’échanger contre quelque chose. En entrant en concurrence avec des monnaies qui sont supportées par les États, les cryptomonnaies ont un retard important en terme d’effet de réseau.
Ensuite, et c’est surtout une critique d’économiste, les cryptomonnaies ne sont pas des monnaies. Une monnaie dépend en fait surtout de la volonté politique d’un État, avant d’avoir besoin de la confiance des individus. La confiance découle de cette volonté de l’État, et des actions qu’il met en place (obliger à payer les impôts en euro par exemple).
Les cryptomonnaies sont en réalité des actifs financiers, des biens immatériels qui s’échangent sur des marchés. Au sein des actifs classiques, on trouve des actions (des parts d’entreprise) ou des obligations, mais la différence principale entre ces actifs « traditionnels » et le Bitcoin, c’est l’usage de la technologie de cryptage. On parle donc en général des crypto-actifs pour désigner les monnaies numériques comme le Bitcoin, Ethereum etc…
Enfin, les crypto-actifs n’ont pas de valeur propre. Le prix d’une action chez Tesla par exemple dépend des résultats de l’entreprise, actuels et futurs : en théorie financière, on dit que « la valeur d’un actif dépend de la somme actualisée des flux futurs ». Or, les crypto-actifs ne génèrent aucun flux, il n’y a pas d’entreprise derrière qui produit et vend des biens : seule la confiance des individus qui possèdent des crypto-actifs donne de la valeur à ces actifs (ironique quand on sait que les crypto veulent dépasser le système de confiance de la sphère traditionnelle).
La confiance est fragile, et ça explique pourquoi la plupart des crypto-actifs sont très volatiles, ou autrement dit instables. Ça explique aussi pourquoi les États et les organisations internationales sont assez frileux à l’idée de laisser ces actifs s’affirmer comme des futures monnaies, alors même que leur valeur n’est garantie par littéralement rien d’autre que la confiance.
Mais si les cryptomonnaies les plus connues par le grand public ne respectent pas les conditions pour être une vraie monnaie (à savoir être une « réserve de valeur »), il ne faut pas tout abandonner. Les technologies démocratisées par ces projets sont intéressantes, et on peut les intégrer au système monétaire de plusieurs façons.
b — Les projets…
… d’initiatives privées : les Stablecoins
La principale critique adressée aux cryptos est le manque de stabilité et de valeur fondamentale. Ce problème est résolu par les nouvelles stablecoins, des équivalents aux crypto-actifs, mais qui ont une valeur ancrée à des monnaies classiques (le dollar (USD) ou bien l’euro (EUR) sur le graphique en-dessous), grâce parfois à des algorithmes. Comme les crypto-actifs, les stablecoins commencent à devenir populaires, et leur capitalisation boursière atteint des sommets.

Source : CoinGecko — FSB (2022)
Il faut par contre relever un exemple très récent qui montre que les Stablecoins ne sont pas forcément la solution. Il y a quelques jours au moment où j’écris ces lignes, l’une de ces Stablecoins, le Terra (LUNA), s’est effondrée. En d’autres termes, elle a perdu son ancrage à la monnaie sur laquelle elle était indexée, alors même que ce n’est pas possible théoriquement.
Si les projets privés sont intéressants, ils ne semblent pas être suffisants pour égaler les monnaies traditionnelles. Mais les banques centrales, inquiètent de cette potentielle concurrence, commencent à s’inspirer de ces nouvelles technologies pour améliorer les monnaies que l’on utilise tous les jours.
… d’initiatives publiques : les Monnaie Numériques de Banques Centrales
Depuis 2014, les banques centrales un peu partout dans le monde commencent à établir des projets de transformation numérique des monnaies. Utiliser les nouvelles technologies pour transformer les moyens de paiement, ce n’est pas nouveau : des pièces d’or au Moyen-Âge à Lydia ou PayPal aujourd’hui, en passant par des pièces et des billets, nos monnaies s’adaptent aux sociétés et aux technologies. Ce n’est donc pas anormal de voir les projets de Monnaies Numériques de Banques Centrales (MNBC) émerger, et aujourd’hui un peu plus de 90% des Banques Centrales dans le monde ont commencé les recherches sur ce sujet.

Source : https://cbdctracker.org/
Le but de ces MNBC est de transformer la monnaie en cash que nous utilisons (les pièces et les billets globalement) en un moyen de paiement complètement numérique. L’idée est de pouvoir payer n’importe quelle somme d’argent, dans n’importe quel commerce, grâce à une application simple.
Ce qu’il faut retenir de ces MNBC, c’est que les projets sont nombreux, et certains d’entre eux sont testés en vrai. Par exemple, en Chine certaines villes pilotes ont été choisies pour expérimenter l’utilisation de ces nouvelles monnaies pour compléter l’utilisation du cash, directement à destination des chinois. En France aussi une monnaie numérique de banque centrale est à l’état de test depuis mars 2020, mais dans une autre forme car, contrairement à la Chine, cette nouvelle monnaie n’est pas à destination dBes individus, mais des entreprises financières.
Ces tests sont en fait là pour observer l’impact potentiel de l’adoption de ces nouvelles monnaies, du point de vue de la politique économique ou de la stabilité financière, et ce sujet mérite d’être traité à part entière dans un prochain article.
Conclusion
L’émergence des cryptomonnaies, comme le Bitcoin et l’Ethereum, occupe une place médiatique assez importante, et surtout sur les réseaux sociaux. Ces projets d’apparence futuristes ne sont pour autant pas des monnaies, et risquent de ne jamais l’être. À la place, il semble que des projets plus réalistes voient le jour, comme les Stablecoins ou les Monnaies Numériques de Banques Centrales (MNBC), qui s’inspirent directement des cryptomonnaies.
En revanche, ces nouvelles formes de monnaies, et la persistance des cryptomonnaies, font peser un risque important sur l’économie, parce qu’on ne connaît pas encore les réelles implications de tels projets.