Cette année, comme avant chaque élection, c’est la fête du sondage. Partout dans les médias la question revient plusieurs fois par jour, qui les français vont-ils désigner comme président de la république. Ipsos, Ifop, BVA et autres instituts de sondage déversent quotidiennement marée de chiffres permettant un bulletin météo de la présidentielle à chaque instant. Et gare à l’orage pour celui ou celle qui baisse dans les sondages !
Et même le dimanche à 20H, lors de l’annonce tant attendue, il s’agit en réalité d’un sondage. Alors évidemment, entre 19h, l’heure de fermeture des bureaux de vote, et 20h, l’heure de l’annonce, difficile de dépouiller des millions de bulletins. Donc un sondage, certes un peu amélioré, mais un sondage quand même.
Mais comment arrive-t-on à sonder les gens, à obtenir un chiffre censé représenter l’opinion de tout un pays ? C’est quoi au juste… Un sondage ?

Aux origines des sondages
Dès le 19ème siècle, on retrouve les premières traces de sondages, avec des Poll Books, des livres de sondages ouverts à tous, disposés dans des tavernes. Au 20ème siècle, des journaux américains, comme le Literary Digest, envoyaient même des questionnaires à plusieurs millions d’abonnés pour récolter leurs opinions. Mais les résultats n’étaient pas vraiment concluants, comme en 1936, ou ce journal envoie 10 000 000 de questionnaires à propos de l’élection présidentielle, et avec plus de 2 000 000 de réponses, ils estiment la victoire du candidat Alf Landon à 57,1 % des voix. Mais cette année-là c’est pourtant Roosevelt qui remporte les élections.
Il y avait donc un véritable problème méthodologique sur ces sondages, et c’est ce à quoi voulaient remédier George Gallup, Elmo Roper et Archibald Crossley, les fondateurs des trois premiers instituts de sondages commerciaux, en 1935. Ils doivent alors leur succès à l’exactitude de leurs prédictions pour cette même élection. Mais alors, comment ils ont fait, comment ça marche un sondage ?
En réalité, l’idée est plutôt simple. Interroger un petit groupe de personnes censées représenter l’ensemble de la population. Et tout le succès d’un sondage est basé sur la sélection de ce petit groupe. C’est l’échantillonnage. En France, la méthode la plus utilisée, c’est celle des quotas. C’est-à-dire que 1 000 personnes vont être sélectionnées (un panel de 1 000 personnes correspond au meilleur rapport Marge d’erreur/Coût du sondage), et ces 1 000 personnes ne sont pas choisies au hasard, elles correspondent aux statistiques de l’INSEE sur la population française, en fonction du sexe, de l’âge, de la situation géographique et de la catégorie socio-professionnelle. Par exemple, si 18 % de la population majeure vit en région parisienne, 180 personnes seront interrogées dans cette région, dont 92 femmes et 88 hommes, parmi eux 8 ouvrières et 28 ouvriers, 12 cadres chez les femmes, et 17 chez les hommes, etc… Jusqu’à obtenir l’image la plus représentative de la population du pays.
Le biais d’échantillonnage
Mais cette méthode n’est pas parfaite, et un défaut majeur s’appelle le biais d’échantillonnage. Par exemple, il sera beaucoup plus simple d’avoir les réponses des personnes qui ne travaillent pas, car ce sont ceux qui sont le plus susceptibles de répondre au téléphone pendant la journée. Donc il risque d’y avoir une surreprésentation des retraités, des chômeurs, des femmes et des hommes au foyer ou même des étudiants.
Donc, pour obtenir cette représentation française avec 1 000 individus, c’est en moyenne presque 20 000 personnes que les instituts de sondages doivent appeler. Mais ça ne s’arrête pas là, parce que parmi ce groupe censé représenter l’opinion du pays, il y a d’une part les personnes très militantes, acceptant plus volontiers de répondre au sondage, dont l’opinion risque d’être sur-représentée, et d’autre part, le vote secret. Rien n’empêche un sondé de mentir, soit par pur plaisir, soit simplement parce que certains ne veulent pas révéler ou n’assument pas leur vote. Un phénomène qui, historiquement, concerne essentiellement l’électorat des partis extrêmes. Alors, pour remédier à cela, les instituts de sondage appliquent une méthode de redressements. Il s’agit de poser une question étalon dont la réponse est déjà connue, pour faire la différence et rehausser ou abaisser certains résultats. Par exemple, pour un sondage sur les intentions de vote pour la présidentielle de 2021, en plus de la question “Pour qui allez-vous voter”, une question étalon sera posée : “Pour qui avez-vous voté en 2017”. Si seulement 18% répondent qu’ils ont voté FN en 2017, alors qu’ils étaient en réalité 21,3 %, les intentions de vote seront rehaussées de 3,3 points pour ce parti. Bon, en réalité, c’est évidemment un peu plus compliqué, puisque les résultats bruts passent par une véritable moulinette mathématique. Mais malgré cela, les erreurs persistent, comme en 2002 où les sondages ne prédisaient pas Jean-Marie Le Pen au second tour, ou en 2016, aux États-Unis, où Trump fut une surprise.
Des questions influentes

Si les réponses des sondés peuvent être mises en cause, les questions des sondeurs ne sont pas en reste. C’est ce qu’à étudié Hadley Cantril, en 1941, au début de l’air des sondages. Ce chercheur en psychologie voulait démontrer l’influence que pouvait avoir un sondeur sur son sondage. Il mène alors une série d’expériences pour comprendre l’importance que peut avoir l’ordre des questions, ou encore l’utilisation de synonymes. Il se rend compte que changer un seul mot peut faire varier significativement les résultats.
Lors d’un sondage, il pose la question suivante :
“Personnellement, pensez-vous que le président Roosevelt est allé trop loin dans sa politique d’aide à la Grande-Bretagne ?”
Il obtient pour résultat :
Trop loin 20% — Juste Assez Loin 57% — Pas assez loin 17 % — Sans opinion 6 %
En remplaçant dans sa question “Roosevelt” par “Les Etats Unis” il obtient :
Trop loin 15% — Juste Assez Loin 46% — Pas assez loin 32 % — Sans opinion 7 %
Autrement dit, en remplaçant Roosevelt par les Etats-Unis, il réveille le sentiment patriotique des Américains, qui seront alors presque le double à penser qu’ils ne sont pas allés assez loin.
L’effet Bandwagon
Les sondages sont censés recenser l’opinion populaire (bien que ce terme soit très discuté et est difficilement définissable), mais ils peuvent également façonner cette dernière.
Il existe un effet de mode ou « effet Bandwagon », c’est la tendance que l’on a à calquer certains comportements ou avis en fonction des autres. Un effet de conformisme qui, lors d’une élection, peut avoir un impact. Alors évidemment, tous les électeurs ayant une conviction politique, ou un candidat sûr, ne vont pas se calquer sur ce qu’une apparente majorité va faire. Cet effet risque plutôt de concerner des indécis, mais qui représentent malgré tout une certaine tranche de l’électorat. Alors, lorsqu’un candidat se voit propulsé dans les sondages, il risque d’obtenir encore plus d’intentions de vote. Mais cet effet est difficilement mesurable, alors pas simple de dire s’il a un véritable impact ou non sur le ou la candidat obtenant la ferveur du peuple. Sachant également que cet effet a, en quelque sorte, son opposé, l’effet Underdog, que l’on pourrait traduire par « effet chien battu ». Face à un candidat en position de faiblesse, ou en mauvaise posture, certains électeurs décideraient, par compassion, de se rallier à lui. Alors évidemment, cela ne concerne pas des personnes déjà très politisées et sûres de leur choix. Aussi, ces effets, s’ils devaient avoir un véritable impact, en théorie, se compenseraient, étant donné qu’il y a aussi un effet bandwagon inversé, c’est-à-dire qu’un candidat en tête des sondages risque de voir la mobilisation autour de lui s’affaiblir, tant son avance crée de la confiance auprès d’une partie de l’électorat.

En réalité, ces effets sont difficilement quantifiables, à vrai dire, on ne sait même pas s’ils ont un impact concret sur les chiffres ou non. Une chose est sûre, ils donnent du grain à moudre à la dramaturgie électorale. Les batailles d’idées laissent place aux coups de com, aux petites phrases bien aiguisées, à tout ce qui peut conquérir la ferveur des électeurs, par son image plus que par ses idées.
Pour aller plus loin, les sources :
L’article de Jean-Paul Grémy : « Les expériences Française sur la formulation des questions d’enquête » (La Revue Française de sociologie, 1987)
https://www.persee.fr/doc/rfsoc_0035-2969_1987_num_28_4_2446
« L’invention des sondages d’opinion : expériences, critiques et interrogations méthodologiques » – Loïc Blondiaux (1991)
https://www.persee.fr/doc/rfsp_0035-2950_1991_num_41_6_394600#rfsp_0035-2950_1991_num_41_6_T1_0767_0000
“Ce que les sondages font à l’opinion publique” Loïc Blondiaux
https://www.persee.fr/doc/polix_0295-2319_1997_num_10_37_1653
« Présidentielle : comment fonctionnent les sondages ? » – Le Parisien (2017)
https://www.leparisien.fr/elections/presidentielle/presidentielle-comment-fonctionnent-les-sondages-05-01-2017-6528711.php
« Sondages : comprendre comment fonctionnent les études électorales en trois étapes » – France Culture (2016)
https://www.franceculture.fr/politique/sondages-comprendre-comment-fonctionnent-les-etudes-electorales-en-trois-etapes
Chiffres de l’INSEE sur le sexe, l’age et la classe socio-professionnel des français.
https://www.insee.fr/fr/statistiques/1892086?sommaire=1912926
https://www.insee.fr/fr/statistiques/2489546#tableau-Donnes
“L’opinion publique n’existe pas”
https://www.acrimed.org/IMG/article_PDF/article_a3938.pdf
« Les sondages font de l’élection un simple casting présidentiel »
https://www.marianne.net/politique/les-sondages-font-de-l-election-un-simple-casting-presidentiel
“Emmanuel Macron, ou l’effet bandwagon”
https://theconversation.com/emmanuel-macron-ou-leffet-bandwagon-73945
à propos des effets Bandwagon etc…
https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/019251219301400204